Résumé : Ce poème, plein de contrastes, décrit les deux visages de l'amour : celui de l'amour comblé, en alternance avec celui de l'amour insatisfait.



La symbolique des yeux et du cœur dans le sonnet « Ô dous regars, ô yeus pleins de beauté... » de Louise Labé

Ce poème, plein de contrastes, décrit les deux visages de l'amour : celui de l'amour comblé, en alternance avec celui de l'amour insatisfait. Les symboles n'y manquent pas, en particulier celui du regard, décliné dans l'œil, la vue, les larmes, et celui du cœur.

Dans le premier quatrain, le premier vers est l'inverse de celui du premier sonnet « Ô beaux yeus bruns, ô regars destournez ». Ici, il faut distinguer l'œil actif de l'œil passif, la vue – passive – du regard – actif. « Ô dous regars » peut signifier les regards échangés entre les amants, d'où une activité double, comme un va-et-vient de messages. Le regard est l'instrument des ordres intérieurs : il tue, fascine, foudroie, séduit, autant qu'il exprime. C'est le miroir de l'âme, le reflet de la pensée et des désirs. Associé ici au mot doux, il exprime le sentiment amoureux, il est échange et séduction, c'est un symbole actif. Alors que les « yeus pleins de beauté » sont des yeux vus, ceux de l'amant sont des yeux passifs, Seule celle qui voit ces yeux est active, projetant son animus dans ces yeux vus au travers du filtre de l'amour. Peut-être ces yeux sont-ils quelconques, peu importe, elle les voit beaux, au point de les comparer à de petits jardins printaniers. Ici, le printemps représente la naissance, le renouveau du cycle de la vie. Les « fleurs amoureuses » contribuent à renforcer ce thème de la naissance du sentiment amoureux. Ces yeux sont beaux, mais dangereux, armés qu'ils sont des flèches de l'amour. S'ils lancent des flèches, c'est qu'ils sont actifs. Alexandre Aphrodisias nous dit « L'amant voit et désire en même temps et ce sentiment lui fait émettre des rayons continus qui vont à l'objet de son désir. Ces rayons peuvent se comparer à des flèches que l'amant tirerait sur l'aimée » (Tervarent 186)

Nous retrouvons, au quatrième vers, l'œil de la poétesse, fixe de saisissement à la vue de son amant, comme hypnotisé, ou mieux, envoûté. Nous assistons là à la réception d'une image qui s'impose a Louise, qui s'impressionne dans son subconscient. De nouveau, l'œil est passif, mais c'est le chemin qui mène au cœur. Dans le second quatrain les larmes qui coulent des yeux de Louise sont « langoureuses », gouttes qui meurent en s'évaporant après avoir témoigné de la douleur. Ces larmes faites d'eau, élément féminin par excellence, sont une manifestation d'impuissance à réconcilier les deux tendances entre lesquelles elle est écartelée. Elles sont faites de sel, aussi, le sel de la sagesse, ou le sel de l'amertume.

Dans le premier tercet, nous retrouvons l'œil récepteur, d'une réception qui plaît aux yeux, mais déplaît au cœur. Cependant, le cœur ne peut éviter ce que voient les yeux. C'est là toute la différence entre voir et regarder. Sauf à fermer les yeux, il est impossible de tirer un store pour protéger sa vue. L'œil est ici à la foix vecteur de communication et récepteur des sens (en particulier de celui de la vue). Il y a une dualité dans le symbolisme du cœur. Celui-ci peut être le symbole de l'âme (Logos). Dans la Bible, en particulier, le cœur tient un rôle central dans la vie spirituelle : prendre la cœur de quelqu'un, c'est lui faire perdre le contrôle de soi (Cantique des Cantiques, 4, 9-10). Or, il semble ici que le cœur ne puisse que subir et souffrir. C'est donc bien du cœur symbole de l'amour profane que  parle Louise ici. En outre, sa forme de triangle inversé, pointe en bas, ne correspondrait-elle pas au principe passif ou féminin (Guénon 224), par opposition au triangle droit qui se rapporte au principe actif ou masculin.

Le dernier tercet, et surtout le dernier vers, expriment la dichotomie des sentiments de Louise, à la fois ravie par le regard et navrée en son cœur. Elle est à la fois possédée et possédante de l'amour. Nous avons ici une rencontre presque allégorique entre ses yeux et son cœur. La vue de son amant lui fait le désirer, alors que ce désir insatisfait attriste son cœur. L'ironie des deux derniers vers tranche avec les premiers, mais renforce encore l'ambiguïté du poème : Louise affirme ce que nous savons faux, peut-être pour souligner l'inconfort de la dualité sensations/sentiments, mais peut-être aussi pour nous laisser deviner ce que peine d'amour peut avoir de jouissif dans la tentation de s'y abandonner.

Nous ne pouvons pas dire ici qu'il y a opposition entre l'Eros et le Logos. Il semble plutôt qu'il y ait opposition, avec alternance et renvoi de l'un a l'autre, entre deux sortes d'Eros, l'Eros passif dans la jouissance, représenté par les yeux, et l'Eros impuissant dans la souffrance, représenté par le coeur. En conclusion, ce poème suggère que Louise voit l'amour comme un sentiment inévitable, qui s'impose à nous et auquel il est impossible d'échapper.

Œuvres citées

Guénon, René. Symboles fondamentaux de la Science Sacrée. Paris: Gallimard, 1962
Labé, Louise. « Ô dous regars, ô yeus pleins de beauté ». Poètes du XVIe siècle. Éd. Albert-Marie Schmidt. Paris: NRF, 1953.
Tervarent, Guy de. Attributs et symboles dans l'art profane, 1450-1600. Genève: Droz, 1959.
 
 

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