Les trobaïritz

Origine des mots « troubadour » et « trobaïritz »

Le mot d'origine provençale « troubadour » (en provençal, trobador) viendrait de la racine arabe TRB (ta-Ra B) qui signifie musique, chanson, et du suffixe espagnol -ador (comme dans conquistador) qui désigne « celui qui agit », ce qui veut dire qu'à l'origine, troubadour signifiait « faiseur de musique » ou « faiseur de chansons ». D'où le féminin trobaïritz. Et, bien que le sujet de ce document soit les trobaïritz, il est difficile de ne pas évoquer tout d'abord les troubadours et ce que fut ce mouvement poétique au Moyen-Âge.

Les troubadours

La région

Les troubadours se retrouvaient dans tout le Sud de la France, là où l'on parlait la langue
d'oc, ou provençal, c’est-à-dire, en fait, en Occitanie. Cette région était plus calme – il y avait
moins de guerres que dans le Nord de ce qui est maintenant la France – et probablement plus
propice au développement d'un art poétique. La langue, le provençal, était parlée
approximativement au sud d'une ligne horizontale qui passait à hauteur de Lyon et de
l'embouchure de la Gironde. Mais il y avait aussi des troubadours saintongeais et poitevins, bien
que la langue ait été différente. Le provençal est beaucoup plus proche de l'italien et de l'espagnol
que du français moderne.

L’époque

Ce sont précisément les XVIIe et XVIIIe siècles. C'est l’époque où apparaît pour la première
fois l'idée de l'amour courtois. La nouvelle conception des relations entre l'homme et la femme
s’élabore tout d’abord dans la société mondaine du Poitou, du Limousin et du Languedoc. C'est
donc en Occitanie qu’apparaît ce concept, sous des influences diverses ; dans Cicéron, les lettrés
découvrent l'amicitia. Les Cathares, eux-aussi, développèrent l’idée qu'un noble ne pouvait être
un parfait chevalier que s'il aimait une femme. Ils posèrent ainsi les fondations de l'amour
courtois. Les troubadours ressemblent aussi aux chanteurs arabes traditionnels, non seulement sur
le fond, mais aussi dans la forme de leur poésie. Ils étaient d'ailleurs certainement en contact avec
l'Andalousie arabe. Certains titres donnés par les chanteurs provençaux à leurs poèmes ne sont
que des traductions de titres arabes. Enfin, l'amour courtois est une transposition de la dévotion
religieuse et du dévouement vassalique dans le domaine des sentiments. Le « culte de la dame »
apparaît donc au tournant du XVIIe siècle (et cette tradition n'est pas purement provençale, car on
la retrouve de l'Europe occidentale à l'Inde et jusqu’à la cour de l’Empereur du Japon à Kyoto).
Les troubadours sont donc les chantres de l'amour courtois ou « fin’amors ». Ainsi, la « canso »
(chanson), expression de l'amour courtois, est l’oeuvre maîtresse de ces poètes et, comme
l’écrivait Dante (De vulgari eloquentia, II, 3), « vaut à celui qui la pratique avec succès les plus
grands honneurs, et comprend à elle seule l'art tout entier ».

Les troubadours et leurs protecteurs

Ces troubadours, qui sont-ils ? Ce sont très souvent des nobles, des gens éduqués en tous
cas. S'ils n’étaient pas eux-mêmes des nobles, du moins vivaient-ils à la cour des nobles qui les
protégeaient et les entretenaient par des récompenses pour leurs chansons. Parmi les troubadours
célèbres, nous trouvons Guillaume, duc d’Aquitaine, notre premier troubadour et lui-même
protecteur des arts. Sa petite-fille, Alienor d'Aquitaine, bien que n'ayant pas composé elle-même,
contribua à répandre le genre poétique des troubadours dans le nord de l'Europe. Ils ne sont pas
seuls, il y a d'autres femmes protectrices des troubadours, comme Ermengarde de Narbonne, par
exemple. Les troubadours se déplacent de cour en cour, répandant ainsi le goût de la poésie
courtoise.

Qui sont les trobaïritz ?

Venons-en maintenant aux trobaïritz. Ce sont des femmes troubadours. Certes, il existait
des femmes poètes, dont la plus connue est Hildegard von Bingen (1098-1179), mais qui
composaient des chants religieux, surtout dédiés à la Vierge Marie. Les trobaïritz, elles, célèbrent
l'amour courtois. Bruckner identifie vingt et une trobaïritz mais, comme elle le dit, ce nombre
n'est pas forcement limitatif. Il a pu exister des trobaïritz anonymes. Ces femmes poétesses sont
aussi des lettrées. De plus, en raison de la condition des femmes de cette époque, elles étaient
lettrées parce qu'elles étaient nobles. Les paysannes, les bourgeoises, même, ne lisaient pas,
n’écrivaient pas. On ne trouve donc de trobaïritz que dans la noblesse, ce sont des filles ou des
épouses des seigneurs de l'époque. Le répertoire des trobaïritz est unique, car c'est l'ensemble le
plus important de poésie lyrique féminine composée au Moyen-Âge. De nombreux poèmes datent
de la période 1170-1260, c’est-à-dire de la dernière partie de l'époque des troubadours. Les
femmes ont vu décliner régulièrement leur position sociale du 10e au 13e siècles et, cependant,
les historiens ont montré que les femmes ont recouvré des droits légaux importants au cours d'une
période qui a correspondu, à peu près, à la période d’activité des trobaïritz. Ces droits, comme
celui de détenir des propriétés, d’administrer des biens, de rédiger un testament, dont des signes
révélateurs d'une société qui a également encouragé la participation des dames nobles dans les
divers aspects de la culture médiévale. Cette époque est souvent vue comme une renaissance pour
les femmes.

Les poèmes des trobaïritz adaptent le thème courtois du fin'amors ; alors que la poésie des
troubadours peut parfois sembler artificielle et peu personnelle, celle des trobaïritz s'en distingue
par la sincérité des sentiments qui s'y expriment. On y trouve aussi un renversement et un
décalage des rôles : le troubadour est soumis à son amie qui contrôle complètement la situation,
alors que la trobaïritz est souvent celle qui domine la relation avec son amant. Assez drôlement, il
est possible que les femmes aient soumis leurs amants à un essai (il y a un poème de Azalaïs de
Porcaraïgues qui l’évoque : « tost en venrem a l'assai » (nous en viendrons bientôt à l'essai).
Certains y ont vu l’évocation d'une sorte d’épreuve sexuelle qui permettait à la dame de mettre à
l'essai son ami, afin de voir si elle était aimée d'amour de coeur ou simplement désirée comme
objet sexuel. En fait, même s'il parait assuré que la dame mettait assez souvent son ami à
l’épreuve, il semble plus douteux qu’il s'agisse vraiment d'un cérémonial concerté et quasi
initiatique. Ces poèmes évoquent parfois le bonheur exubérant d'une femme amoureuse, mais le
plus souvent, le regret de l'absence ou de l'abandon de l’être aimé. Le thème de l'amour est
également traité de manière intellectuelle, par exemple dans un débat entre deux amants qui
expriment alternativement leurs sentiments (le tenso).

Quelques exemples

Comme on ne compte qu'une poignée de trobaïritz, le nombre de poèmes authentiques qui
nous sont parvenus est estimé à trente ou quarante seulement. Je dis authentiques, car beaucoup
auraient été écrits par des hommes, sous le nom de femmes fictives. Le genre des poèmes
comprend, bien sur, des poèmes d'amour, des débats d’idée, des lamentations, des poèmes
politiques, des chants de danse. Cette littérature nous permet de connaître le monde de ces
femmes qui essayaient de s'imposer dans une société d'hommes. « The trobaïritz give precious
testimony of the ways aristocratic women in Southern France were able to participate fuly in the
game and life of poetry, not only as patrons and objects of song but as poets singing and
reshaping the art of the troubadours. » (Songs of the Women Troubadours, Bruckner, Shepard,
White, p xi).
On ne connaît la vida que de cinq de ces femmes. La vida est une très courte biographie en
deux ou trois phrases. Le plus souvent, nous n'avons même pas de vida et on essaie de dater la vie
de la dame par recoupements avec des personnes qu'elle aurait connues, comme c'est le cas pour
Alamanda ou Azalaïs de Porcaraïgues. Chaque biographie situe la dame en un lieu, lui attribue un
amant et parfois un mari. Cependant, comme le souligne Elizabeth Wilson Poe dans
A Dispassionate Look at the Trobaïritz, les vidas elle-mêmes sont mises en doute par beaucoup ;
on crée et on supprime des trobaïritz selon l'interprétation que l'on fait de leur biographie.

Almucs de Castelnau (née vers 1140) -- Iseut de Capio (née vers 1140)

On trouve dans la poésie de ces femmes quatre chansons dialoguées entre trobaïritz. L'une
d'elles, composée de deux stances, reprend le thème du fin'amors et l'on voit Iseut de Capio
demandant à Almucs de Castelnau de pardonner à un amant infidèle et de mettre ainsi fin à ses
souffrances.
Ces deux dames vivaient dans deux villes voisines de Provence, plus exactement dans le
Lubéron. Almucs était probablement une protectrice des troubadours, tout comme son fils,
Raimbaut d'Agoult.

Garsenda, Comtesse de Provence (1191-1215)

Garsenda était la femme d'Alfonse II, Comte de Provence de 1196 à 1209. Dans un autre
exemple de chanson dialoguée, ou tenso (Women Troubadours, 109), Garsenda, Comtesse de
Provence, débat avec un partenaire qu'on nous dit inconnu, mais il pourrait s'agir du troubadour
Gui de Cavaillon. Ce qui voudrait dire qu'il n'y avait pas de séparation entre troubadours hommes
et femmes, mais que tous se retrouvaient pour se livrer à l'art de la poésie sur un pied d'égalité.

Dame Castelloza (vers 1200)

Les poèmes d'une autre trobaïritz, la Castelloza révèlent la grande tristesse d'une femme
qui ne peut atteindre l'objet de ses désirs. Ce ton désespéré lui a valu le titre de « dame sombre »
de la chanson médiévale et elle était très appréciée comme trobaïritz.

Alaïs, Iselda, Carenza (dates inconnues)

D'autres trobaïritz, Alaïs, Iselda et Carenza, vivaient à quelques kilomètres les unes des
autres. Elles se retrouvent un jour dans une situation identique, c’est-à-dire qu'elles se disputent
avec leur amant et que les autres amies essaient de les réconcilier. Dans une autre chanson-débat,
Alaïs et Iselda posent à Carenza des questions sur le mariage et la maternité et Carenza répond en
leur conseillant d'entrer plutôt au couvent. Et en fait, comme le dit Elizabeth Wilson Poe :
« Indeed, the trobaïritz appear to trust each other more than they do men. »

La plus connue des trobaïritz

Nous allons nous pencher sur le poème le plus connu, « A chantar », de la trobaïritz la
plus connue, Comtessa de Dia. Cette dame, qu'on appelle abusivement Beatriz de Dia, nous est
connue par sa vida. C'était probablement la femme de Guillaume de Poitiers, « bele et noble
dame ». Elle était l’amante de Raimbaut d'Aurenge, lui-même troubadour, qui semble avoir eu
beaucoup de succès, puisque Azalaïs de Porcaraïgues en était également amoureuse. Comtessa de
Dia, nous dit la vida, « a écrit plusieurs bonnes chansons à son sujet ». Dans « A chantar »,
Comtessa de Dia exprime ce que les poètes, les musiciens et les gens de tous âges ressentent
toujours lorsqu'ils sont amoureux, le besoin de chanter leur amour.
Il faut savoir que tous ces poèmes étaient effectivement chantés. Mais il y avait une
certaine indépendance entre le texte et la mélodie. De nombreuses chansons occitanes ont la
même structure, le même nombre de vers par strophe et le même nombre de pieds par vers, et
même, un rythme général de la phrase identique. Il était donc possible à ces poètes, de mettre des
paroles sur une mélodie préexistante. C'était une pratique très courante au Moyen-Âge, où,
décidément, on ne se souciait pas d'originalité. Un des poèmes de Comtessa de Dia, par exemple
« Estat ai », est chanté sur la mélodie du poème de Bernard de Ventadour « Nom es mera viall
s'eu chan ».


Dans la première strophe du poème,
Comtessa de Dia se plaint, car celui qu'elle
aime plus que tout monde la trompe et la
trahit, malgré toute ses qualités : Merci,
Courtoisie, Beauté, Mérite, Esprit. Elle se
plaint d'être traitée comme un laideron sans
esprit. L'idée générale évoquée par cette
strophe est un sentiment d'injustice. Elle ne
reçoit pas ce qui lui est dû.
A chantar m'er de so qu'eu no volria,
tant me rancur de lui cui sui amia;
car eu l'am mais que nuilla ren que sia:
vas lui no.m val merces ni cortezia
ni ma beltatz ni mos pretz ni mos sens;
c'atressi.m sui enganad' e trahia
Com degr' esser, s'eu fos dezavinens.
Dans la deuxième strophe, Comtessa de Dia
dit qu'elle n'a pas de torts et flatte son ami,
« le plus vaillant de tous ». Signe de la
domination de la femme dans l'amour
courtois : « Il me plaît fort de vous vaincre
en amour, ô mon ami, car vous êtes de plus
vaillant de tous », puis, de nouveau, un trait
de jalousie.
D'aisso.m conort, car anc non fi faillensa,
Amics, vas vos per nuilla captenenssa;
ans vo am mais non fetz Seguis Valensa,
e platz mi mout quez eu d'amar vos vensa,
lo meus amics, car etz lo plus valens;
mi faitz orgoil en digz et en parvensa,
et si etz francs vas totas autras gens.
Dans la troisième strophe, ce sont jalousie
et regrets de leur amour passé.
Meraveill me cum vostre cors s'orgoilla,
amics, vas me, per qui'ai razon queu.m doilla;
non es ges dreitz c'autr' amors vos mi toilla,
per nuilla ren que.us diga ni acoilla.
E membre vos cals fo.l comensamens
de nostr'amor! Ja Dompnedeus non voilla
qu'en ma colpa sia.l departimens.
Dans la quatrième strophe, un peu de
flatterie : toutes les femmes sont amoureuses de lui, mis lui est bien trop malin pour se laisser
prendre par n'importe laquelle.
Proeza grans, qu'el vostre cors s'aizina
e lo rics pretz qu'avetz, m'en ataïna,
c'una non sai, loindana ni vezina,
si vol amar, vas vos no si' aclina;
mas vos, amics, etz ben tant conoissens
que ben devetz conoisser la plus fina;
e membre vos de nostres partimens.
Dans la cinquième strophe, elle insiste
sur ses propres qualités : mérite, naissance,
beauté, sincérité. Et lui demande la raison de
son éloignement : orgueil ou malveillance ?
Valer mi deu mos pretz e mos paratges
e ma beutatz e plus mos fins coratges;
per qu'eu vos man lai on es vostr' estatges
esta chanson, que me sia messatges:
e voill saber, lo meus bels amics gens,
per que vos m'etz tant fers ni tant salvatges;
no sai si s'es orgoills o mal talens.
Dans les deux derniers vers, enfin, comme un
envoi, elle lui fait dire qu'il ne doit pas de
montrer orgueilleux car cela peut lui nuire.
Mais aitan plus voill li digas, messatges,
qu'en trop d'orgoill an gran dan maintas gens.

Autres femmes poètes du Moyen-Âge influencées par la poésie des trobaïritz

Ce type de poésie n'est pas resté limité à l'Occitanie. Le mariage d'Alienor avec Henri II
Plantagenêt a contribué à le répandre dans toute l'Europe. Les troubadours sont imités par les
trouvères, les Minnensingers allemands et bien d'autres. Marie de France, qui fut la protégée
d'Alienor à la cour du roi Henri II Plantegenêt, célèbre elle-même dans ses Lais l'amour courtois.
Marie de Champagne, fille d'Alienor, a protégé les trouvères dans la région de Troyes à la fin du
XVIIe siècle. (Richard Coeur de Lion lui-même, fils d'Alienor, ne dédaigna pas de versifier.) La
Duchesse de Lorraine a composé des poèmes vers 1250. Parmi les genres les plus connus, on
trouve les Chansons de toile, qui sont des récits des faits et gestes quotidiens de femmes,
généralement nobles. Ces chants ont tous les mêmes héroïnes qui se nomment « bele Doette »,
« bele Yolanz » ou « bele Aye » ; elles ont en toile de fond la description de leurs occupations de
tous les jours, si elles sont assises près de la fenêtre, cousant ou lisant un livre. Les statuts de la
Guilde des Ménestrels de Paris, en 1321, comportent le nom de huit femmes sur trente-sept
membres, ceci pour souligner que troubadours et trobaïritz ont fait des émules dans le Nord aussi.




 
 

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