Résumé : Silence est élevée comme un garçon, plusieurs saintes évoquées par Christine de Pizan s'habillent en homme, Louise Labé se travestit en homme.
Est-ce par obligation ou par choix?



Travestisme et confusion des genres dans la littérature du Moyen Âge

Parmi les six œuvres, auteurs ou corpus étudiés dans le cours, cinq évoquent, d'une manière ou d'une autre, un changement de genre. Silence est élevée comme un garçon, plusieurs saintes évoquées par Christine de Pizan s'habillent en homme, Louise Labé se travestit en homme. Voilà pour ce qui est des femmes ; quant aux hommes, c'est par la parole qu'ils se travestissent : Jean de Meun parle par la bouche de la Vieille à Bel Accueil comme s'il/elle s'adressait à une fille et les Troubadours écrivent des chansons au féminin. Quelles sont doc les raison de ces changements de genre ? Pourquoi, et dans quelle mesure entrer dans la peau d'une personne du sexe opposé ? Est-ce par obligation ou par choix ? Et, dans ce second cas, est-ce en raison du rejet de son propre sexe ou par attrait de l'autre ?

Commençons par examiner le cas des femmes. Celui de Silence est facile à expliquer. Ce n'est pas elle qui a fait ce choix, mais ses parents, pour des raisons économiques. Le nom de sa mère, Euphémie, est d'ailleurs loin d'évoquer une féminité triomphante, mais au contraire une atténuation, un effacement devant l'hégémonie masculine. Tant que Silence est enfant, elle ne ressent aucune gène de ce travestisme. D'ailleurs, elle ne sait même pas qu'elle est une fille : « Quant l'enfes est de tel doctrin / Qu'il entend bien qu'il est mescine » (Silence 2439-40). Qu'on remarque la confusion des genres : « qu'il est mescine » (qu'il est une fille). Dans le passage qui suit ces deux vers, le père de Silence s'adresse à elle au masculin, l'appelant « cher fils » : le paradoxe existait déjà du point de vue du lecteur, qui connaissait le sexe de l'enfant ; il existe maintenant aussi du point de vue de Silence. Cependant, on lui a appris la soumission et l'obéissance : « Et cil respont moult dolcement, / Briément, al fuer de sage enfant » (2458-9) ». Silence ne trahira pas le secret. Elle en est pourtant perturbée, lorsque Nature lui rend visite, dans sa douzième année. Elle veut alors apprendre à coudre (comprendre : se comporter en femme). Mais Silence choisit de continuer à vitre comme un homme, d'une part par loyauté et par dévouement à sa famille, mais peut-être aussi voit-elle qu'il est plus intéressant d'être un homme dans la société dans laquelle elle vit. Ce sont ce que j'appellerai les causes secondaires de ce travestisme, les causes primaires étant dues à ses parents et, indirectement, à la société de son époque.

On relève, dans La cité des dames, plusieurs cas de travestisme de femme en homme. Euphrosyne, par exemple, s'enfuit et se déguise en homme pour éviter le mariage et rester vierge. Elle se réfugie dans un monastère, où son père se retrouve aussi, par hasard. Elle reconnaît son père ; lui ne la reconnaît pas, car elle a beaucoup changé. Nous sommes là devant un cas flagrant de refus de la condition et de la sexualité féminines. Contrairement a Silence, ce refus pousse Euphrosyne à se révolter contre sa famille, son père, en l'occurrence (Pizan 3.13.1). Une autre héroïne de La cité des dames, Marina, est travestie en fils par son père qui, désireux d'entrer au monastère, ne veut se séparer de sa fille. On remarquera ici l'égoïsme du père qui n'hésite pas à empêcher sa fille de vivre une vie de femme dans le siècle, en la faisant passer pour un garçon et en la séquestrant, en quelque sorte, au monastère. On retrouve une grande analogie avec Silence dans la passivité et la soumission de Marina. Il y a ici le même jeu sur le nom de l'héroïne – Marina / Marinus – que l'on retrouve dans Silence – Silentia / Silentius. Une autre analogie est l'accusation de viol portée contre l'héroïne. Mais ici, Marina ira jusqu'à la mort (au martyre ?) pour couvrir le mensonge de son père (Pizan 3.12.1). « Every father is given the opportunity to corrupt his daughter's nature », écrit Jung (14.232) ; c'est bien ce que font ces pères – peut-on dire qu'il existe des pères castrateurs de leur fille – comme il existe des mères castratrices de leur fils ?

Louise Labé est, parmi les femmes, un cas à part. C'est par goût, et même, dirais-je par désir d'indépendance, qu'elle se travestit en homme pour participer à des tournois. C'est la plus moderne des femmes travesties, celle qui ressemble le plus à la femme de ce début du XXIe siècle, en jeans et chevauchant sa moto. Et c'est pourtant celle dont la féminité me semble la plus affirmée. Son travestissement ne lui a pas été imposé, elle l'a elle-même choisi. Et, non seulement sa féminité n'a pas été inhibée, mais de lus, elle parvient a intégrer la part masculine qui est en elle pour devenir un être complet et cependant, non pas hermaphrodite, mais sexué.


Lorsque la Vieille s'adresse à Bel Accueil, on retrouve la même ambiguïté dans ses paroles que dans celles que Cador adresse à Silence : « Conformez-vous à mes préceptes », lui dit-elle, or, les préceptes qu'elle lui dispense sont les conseils d'une femme à une autre femme. Pourquoi, alors, la Vieille ne s'adresse-t-elle pas tout simplement à une femme ? Michel Zink remarque que le sexe masculin de Bel Accueil n'est pas seulement imposé par la grammaire. Il est nécessaire à l'argument même du roman » (32) Est-ce à dire qu'il fallait que l'on s'adresse à Bel Accueil comme à une femme ? Jo Ann Hoeppner Moran le suggère dans une intéressante communication trouvée sur Internet. Il faudrait, selon elle, remplacer le Roman de la Rose dans un contexte homosexuel sévèrement réprimé par les lois morales et religieuses de son époque. D'ailleurs, la misogynie quasi généralisée du Moyen Âge se retrouve largement dans le texte de Jean de Meun. Le mari jaloux y dit « Beaux seigneurs, gardez-vous des femmes, si vous tenez à vos corps et à vos âmes... fuyez, enfants, fuyez telle bête, je vous le conseille sincèrement » (281). La femme y est même comparée au serpent qui, caché dans l'herbe, guette l'homme pour lui injecter son venin. Serpent, Diable, la femme est donc une créature démoniaque ! La violence de ces propos est révélatrice de l'état d'esprit de l'époque a l'égard des femmes. Le fait que Jean de Meun mette dans la bouche de la Vieille des propos cyniques n'est pas un hasard. Il lui faut présenter les femmes sous un jour défavorable ; elles représentent un grand danger pour l'homme, cherchant à le plumer, à le dépouiller de tous son argent, le trompant par ses ruses de sioux ; c'est Ève la charmeuse tentatrice, responsable de la chute de l'Homme, que l'on retrouve là. Cela explique qu'il soit dit que les anciens hommes se tenaient compagnie entre eux. Faut-il y voir la nostalgie d'une communauté masculine homosexuelle ?

On est bien loin de l'amour courtois, célébré par les Troubadours provençaux. Et pourtant, eux aussi ont éprouvé le besoin de parler par la voix de la femme. Il est souvent difficile de démêler les poèmes qui ont été écrits par des Trobaïritz de ceux qui l'ont été par des hommes comme le souligne Elizabeth Wilson Poe. La grande majorité des Chansons de toile des trouvères a également été écrite par des hommes, bien qu'elles décrivent les faits et gestes de la vie quotidienne des femmes et du point de vue féminin.


Les moyens du changement de genre sont différents selon qu'on étudie les hommes ou les femmes. On constate qu'il existe trois tendances dans les raisons qui poussent ces quelques femmes à se travestir. L'une est le refus d'un mariage arrangé, ou la protection de la virginité. L'autre est la soumission au père qui pousse sa fille à nier sa féminité. L'autre, infiniment plus rare à cette époque, est la recherche de la plénitude de son identité. Cependant, dans les trois cas, la femme s'implique complètement dans son choix. C'est-à-dire qu'elle adopte, non seulement le vêtement, mais le comportement de l'homme, la mutation est profonde. Quant à l'homme, il n'adopte que la voix de la femme. Pourquoi ? Parce qu'il ne s'agit que d'un jeu. L'homme ne tient pas en réalité à devenir une femme, un de ces êtres chthoniens qui lui font peur, il s'approprie seulement la voix féminine pour lui faire dire ce qu'il veut. C'est un faussaire, en quelque sorte. Même Christine de Pizan admet que l'homme qui adopte le vêtement féminin ne peut être qu'un fou que l'on aura trompé. Il risque d'y laisser sa peau d'homme, qu'il a d'ailleurs acquise après avoir été femme, puisqu'on a appris récemment que le foetus est tout d'abord femelle avant de développer des organes génitaux de type masculin. Cependant, lorsque dans le théâtre, les rôles féminins étaient tenus par des hommes, une fois encore, il s'agissait là d'un double jeu, le jeu théâtral et le jeu du changement de genre. L'homme ne s'implique pas, il ne s'agit que d'une mutation de surface.

Œuvres citées

Hoeppner Moran, Jo Ann. The « Roman de la rose » and Thirtheeth-Century Prohibitions of Homosexuality. http://georgetown.edu/labyrith/conf/cs95/papers/moran.html.
Jung, C. G. « Mysterium Coniunctionis. » Collected Works. Rockville (MD) L Information Planning Associates, 1955.
Lorris, Guillaume de et Meun, Jean de. Le roman de la Rose. Paris : Gallimard, 1989.
Pizan, Christine de. La cité des dames. Paris : Stock, 1996.
Silence. East Lansing (MI) : Colleagues Press, 1992.
Wilson Poe, Elizabeth. « A Dispassionate Look at the Trobairitz. » Tenso 7 (1992) : 132-64.
Zinc, Michel. « Bel Accueil la travesti du Roman de la Rose ». Littérature 4 (1982).





 
 

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