Résumé : Archétype double, double symbole de l'âme et de la libido, le serpent est chargé de significations diverses et contradictoires selon les civilisations et les peuples.

Ambiguïté du symbolisme du serpent dans La Tentation de Saint Antoine

« Le serpent est un des plus importants archétypes de l'âme humaine » (Bachelard 212)

Archétype double, double symbole de l'âme et de la libido, le serpent est chargé de significations diverses et contradictoires selon les civilisations et les peuples. En Égypte, par exemple, il est tout à la fois symbole de la régénération du jour et d'une puissance hostile par laquelle s'élabore le concept moral du Mal. On retrouve cette dualité dans La tentation de Saint Antoine, selon le point de vue adopté par Flaubert : le point de vue descriptif de l'auteur, ou le point de vue des « tentations » de Saint Antoine.

Les serpents, sont, par exemple, associés aux cheveux dans plusieurs descriptions, par analogie figurative, mais il ne faut pas oublier que les cheveux sont également lourds de symboles ; ils représentent le pouvoir chez l'homme (cf. Samson) et la séduction chez la femme. Ici, ce sont les cheveux des Caïnites qui sont noués par une vipère (Flaubert 91). Les Caïnites se réclamaient de Caïn et de Judas contre Jéhovah, cause, d'après eux, de tout le mal. Or, la vipère est plus qu'un serpent ; elle est elle-même porteuse d'un poison mortel. Plus loin, ce sont les femmes sanglotantes qui se penchent sur un catafalque où gît le cadavre d'un homme. Elles essaient de le ranimer, mais, devant leur impuissance, se coupent les cheveux et les déposent, en signe de deuil, sur le mort, pareils à « des serpents noirs ou blonds » (Flaubert 192). Plus loin encore, ce sont les Furies qui tordent « les serpents de leurs chevelures », en signe de désespoir (Flaubert 210). On remarque la permanence de la connotation négative, voire désespérée, du couple serpent/cheveux.

Lorsque nous lisons ailleurs « Le Maître lui dit : 'O beau jeune homme, tu caresses un serpent ; un serpent te caresse ! à quand les noces ?' Nous allâmes tous à la noce. » (Flaubert 148) et que nous apprenons ensuite que le serpent désigne ici une empuse, une vampire qui s'unissait la nuit aux hommes endormis et leur suçait le sang jusqu'à la mort, on ne peut rien voir là de positif dans l'évocation du serpent. Or, Antoine réagit assez calmement ; il ne semble pas bouleversé, alors que le lecteur est plutôt horrifié. Lorsque c'est Flaubert qui raconte, les serpents ont une connotation négative. Les déesses infernales, par exemple, sont accompagnées de vipères (Flaubert 216).

Entre l'hallucination et la lucidité, se trouve le Nil, comparé à un grand serpent (Flaubert 105). Antoine ne rêve plus. Mais cewtte vision va relancer son hallucination, comme un facteur d'hypnose. Le serpent, c'est aussi l'eau du baptême (Flaubert 06). Il est l'esprit de toutes les eaux qui courent à la surface de la terre, mais aussi sous la terre. D'innombrables fleuves de Grèce et d'Asie Mineure portent le nom d'Ophis ou de Draco. L'eau, élément féminin, est ici mêlée a la terre. C'est un élément fertilisateur. Comme le Nil fertilisait le sol d'Égype par ses crues. La création, telle qu'on la voyait en Mésopotamie, était la victoire de la divinité créatrice sur le chaos, représenté comme un monstre fluvial. « Imaginez un gigantesque serpent, dont les méandres d'un grand fleuve ne seraient autre que les contorsions ; imaginez que ce serpent puisse engloutir la terre dans ses replis aquatiques ainsi que pouvaient le faire le Tigre et l'Euphrate, et vous avez la mise en scène mythologique » (Miles 40).

Puis on retrouve le serpent de la tentation, représentation traditionnelle du Diable et cause de la chute de l'homme. Les fils du Diable, par exemple, se désaltèrent, ou se régénèrent, en buvant du venin de serpent (Flaubert 173). Dans un passage précédent, Flaubert, par la vois de « l'inspiré » décrit la création de l'homme vue par les Ophites – adorateurs du serpent. C'est Sophia, la sagesse, c'est-à-dire Athéna, qui donne la vie à l'homme, jusque là « hideux, débile, informe, sans pensée » (Flaubert 103). Lorsque dieu, jaloux de la beauté de l'homme devenu un être « pensant », lui interdit d'accéder à la connaissance, c'est encore une fois la sagesse qui lui envoie du secours, sous la forme du serpent, présenté ici comme un instrument de révélation et de libération : « Tu as séduit Meschia et Meschiané » (Flaubert 182). D'ailleurs Athéna, toute céleste qu'elle soit, a cependant le serpent pour attribut. Il faut noter ici l'anthropomorphisme des sentiments négatifs prêtés à Dieu : il est comme un père devenu jaloux de son fils.1 S'ensuit le châtiment que l'on connaît : « Mais Iabdalaoth, pour se venger, précipita l'homme dans la matière, et le serpent avec lui ! » (Flaubert 104) On voit ici la persistance de Dieu a vouloir priver sa créature de toute vie spirituelle, a vouloir le réduire à ce qu'il était initialement, un objet « inanimé ». Le serpent est puni, lui aussi. La tradition juive dit que dieu a amputé le serpent de ses pattes et l'a condamné à ramper sur le sol, d'où l'homme avait été tiré. On retrouve l'ambiguïté du mot « crotale » (Flaubert 186), qui désigne à la fois l'instrument de musique du culte de Cybèle, la déesse aux serpents, déesse crétoise de la terre, et le serpent du même nom. Le serpent retrouve bien des pattes, chez Flaubert, mais ce sont les pattes d'un chien (Flaubert 177). Est-ce un hasard si le chien est souvent considéré comme le gardien des enfers, associé aux divinités chthoniennes ? Il est, en particulier, associé à la déesse Hécate, messagère des démons et des fantômes, toujours suivie d'une meute hurlante. Flaubert a travaillé si longtemps sur La tentation que je ne peux croire au hasard de ces rencontres symboliques.

« Et la tête d'un python paraît » (Flaubert 105). L'inspiré appelle le serpent. Le vocabulaire est ici évocateur de lumière, de rayonnement : « soleil... taches d'or... étoiles ». Ce serpent, cause indirecte de la chute de l'homme, nous est ici présenté comme un protecteur, doté, même, de pouvoirs contre la mort. Flaubert évoque le serpent d'airain que Yahvé ordonna à Moïse de façonner pour protéger son peuple des morsures de serpent. (Nombres, 21, 6-9). On retrouve le serpent d'airain dans un autre passage de La Tentation (35), où Flaubert décrit le stade de Constantin avec « trois serpents de bronze entrelacés, à un bout de gros œufs en bois, et à l'autre sept dauphins la queue en l'air ». À l'époque chrétienne, le Christ qui régénère l'humanité sera quelquefois représenté comme le Serpent d'airain, ainsi qu'il apparaît encore au XIIe ou au XIIIe siècle, dans un poème mystique traduit par Rémy de Gourmont (130). De ce point de vue, ces serpents de bronze, au nombre de trois, pourraient évoquer la Trinité. Entourés des œufs de bois, symbole de renaissance, « de retour, de répétition » pour Mircea Eliade (347), et de sept dauphins, les attributs d'Apollon. De plus, sept est le chiffre sacré de l'accomplissement. Tout un environnement positif est créé autour de ces serpents.

Pour en revenir à la performance de l'inspiré-charmeur de serpent, c'est aussi le serpent qui a fourni l'herbe magique qui permit à Polyidos de ressusciter le petit Glaucus, fils de Minos.2 Épidaure était une fille d'Argolide dédiée à Asclépios, dieu de la médecine, qui savait ressusciter les morts. L'emblème principal d'Asclépios est le serpent, en raison de sa faculté de régénération, car il change de peau chaque année, et c'est là l'origine du caducée. Le serpent a donc encore ici une connotation positive. Cependant, les incantations ne suffisent pas à faire apparaître le serpent. C'est une motte de gazon qui y parvient. Pourquoi de l'herbe ? Peut-être parce qu'elle est le symbole de tout ce qui est curatif et revivifiant. D'ailleurs, le fenouil qui recouvre la corbeille où se trouve le python est symbole de rajeunissement spirituel. Pline dit que c'est en goûtant au fenouil que les serpents acquièrent le pouvoir merveilleux de se rajeunir périodiquement. Peut-être aussi parce que le symbolisme de l'herbe rejoint celui de la fontaine dans la tradition celtique. Ce ne sont que des hypothèses. Enfin le rideau se lève – Flaubert dit que « les fleurs tombent » – et le python parait, énorme, majestueux, porté par ses adorateurs. Ses fidèles vont jusqu'à le confondre avec le Verbe. La boucle est alors bouclée avec le début de la création : « Sur les ténèbres, le rayon du Verbe descendit » (Flaubert 102), comme le serpent qui se mord la queue, l'ouroboros.

Le lecteur est ici partagé entre plusieurs points de vue. Il y a le point de vue du Diable, qui présente le serpent comme un merveilleux facteur de connaissance, de renaissance et de régénération. Il y a aussi le point de vue de Saint Antoine emporté par ses hallucinations, doublé de celui de Saint Antoine revenu pendant de brefs instants à la lucidité. Saint Antoine oscille entre la fascination et la peur. Et il y a a le point de vue de Flaubert observateur, qui est souvent celui du lecteur, avec son serpent symbole traditionnel du Mal.

1 Où est passée Ève ? On pourrait peut-être penser à un rapprochement Sophia / Ève.
2 Contrairement à ce que dit la note 226 de mon exemplaire de La Tentation, qui prétend que Flaubert se trompe de Glaucus et confond le fils de Minos avec celui de Sisyphe.


Œuvres citées

Bachelard, Gaston, La terre et les rêveries du repos. Paris : Corti, 1948.
Eliade, Mircea. Traité d'histoire des religions. Paris : Payot, 1964.
Flaubert, Gustave. La tentation de Saint Antoine. Paris : Garnier, 1954.
Gourmont, Rémy de. Le latin mystique. Les poètes de l'antiphonaire et la symbolique au Moyen Âge. Paris : Mercure, 1930.
Miles, Jack. Dieu, une biographie. Paris : Laffont, 1996.


 
 

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