Résumé : Le voile se lève sur Salomé comme le rideau sur le spectacle.
Tout alors est évocateur de ce changement d'humeur de la scène :
« accablement », « soupirs »,
« langueur », « pleurait », « mourait ».
Cependant, c'est au passage d'un élément à l'autre que nous assistons.
Les éléments Terre, Air, Eau et Feu dans la danse de Salomé
(Flaubert, 138-9)
Le voile se lève sur Salomé comme le rideau sur le spectacle. Ainsi
commence la danse de Salomé, qui s'achève par la possession des
spectateurs.
Instrument traditionnel et symbole de la vie pastorale, la flûte
accompagne ses premières figures. C'est l'instrument favori de Pan,
mi-homme, mi-animal. Mais le son de la flûte est aussi musique céleste,
la voix des anges, créatures ailées, aériennes. Sentiment de légèreté,
tempéré par le son des crotales. Et là, nous trouvons une ambiguité sur
laquelle joue Flaubert : ces crotales sont-ils les instruments de
musique utilisés dans le culte de Cybèle, ou des serpents
venimeux ? Il y a beaucoup à dire sur les deux, et tous deux sont
évocateurs de l'élément terrestre : Cybèle, déesse de la terre, a
engendré les dieux des quatre éléments, elle est la source primordiale,
chthonienne de toute fécondité. C'est sous la forme d'une pierre noire
qu'elle fut d,abord adorée. Mais le mot « crotale » désigne
aussi le serpent, pour l'Occident symbole satanique de la traîtrise,
condamné par Dieu à ramper, ventre contre terre, serpent séducteur et
répugnant.
Dans ce même passage se retrouve de nouveau la présence de l'air,
évoquée par la danse, « plus légère qu'un papillon » (138),
de Salomé. L'âme de la danse, la psyché, s'envole alors grâce aux
mouvement porteurs d'espoir. Psyché est d'ailleurs représentée avec des
ailes de papillon. Dans la symbolique chrétienne, le papillon, c'est
l'âme débarrassée de son enveloppe charnelle. Du point de vue des
spectateurs, d'est alors la réjouissance et la délivrance de
l'attraction terrestre.
Puis la musique devient funèbre. Tout alors est évocateur de ce
changement d'humeur de la scène : « accablement »,
« soupirs », « langueur », « pleurait »,
« mourait ». Cependant, c'est au passage d'un élément à
l'autre que nous assistons. Nous sommes maintenant dans l'élément
liquide, l'élément féminin, avec l'évocation du ventre que Salomé
balance comme la mer, ou fait onduler comme un serpent, ce ventre que
le philosophe Alain nomme hydre (85). Ce mot est à rapprocher de sa
racine grecque, hydra, qui signifie serpent d'eau. Encore un serpent,
mais cette fois, l'hydre vit dans le marais, elle est « symbole
des vices banals » (Diel 208). Cette danse plonge Hérode dans un
état quasi onirique. Hérodias sait qu'elle a réussi, il est sous le
charme. Il faut aussi noter dans ce passage le fait que le visage de
Salomé demeure immobile, alors que ses pieds sont toujours en
mouvement : elle n'est alors qu'un corps sans âme, un instrument
entièrement dévoué à la cause de sa mère, une chose fabriquée dans le
seul but de susciter le désir d'Hérodias, la femme-objet des fantasmes
masculins, en somme.
Enfin la dans se déchaîne, devient débridée et désordonnée, comme la
danse d'une flamme qui projette des éclats de lumière et des étincelles
de tous côtés. On assiste alors à la recherche par Flaubert d'un
équivalent exact de cette danse. Il évoque tout d'abord les danseuses
de l'Inde, puis les Nubiennes, mais ces comparaisons ne le satisfont
pas, et c'est finalement l'image des Bacchantes qui s'abandonnaient
avec ferveur au culte de Dionysos, dieu des défoulements et de
l'exubérance, parfois jusqu'au délire et à la mort, qui s'impose à lui.
Salomé semble entrer en transe. La harpe se fait entendre, symbole de
la recherche du bonheur, et reçoit en écho les acclamations de la
multitude, comme les « bruyantes clameurs de l'orgiasme »
(sechan 285). La description des mouvements de Salomé rappelle ces
danses des Bacchantes qui, « par bien des traits... avec les
mouvements convulsifs et spasmodiques, la flexion du corps en arrière,
le renversement et l'agitation de la nuque » (Sechan 292) évoque
la possession, ce que les anciens appelaient l'enthousiasme. Après
avoir fasciné ses spectateurs, Salomé s'offre à eux. Et tous, sages ou
non, la suivent dans sa transe.
De la terre à l'air, de l'eau au feu, Flaubert passe d'un élément et
d'une humeur à l'autre, dans une savant gradation évocatrice de l'état
d'esprit des hommes qui, de spectateurs passifs, sont peu à peu
envoûtés et brûlent de participer à la danse de Salomé.
Oeuvres citées
Alain. Idées : Platon, Descartes, Hegel / Alain. Paris: Hartmann, 1932.
Diel, Paul. Le symbolisme dans la mythologie grecque : étude psychanalytique. Préface de G. Bachelard. Paris : Payot, 1966.
Flaubert, Gustave. Trois contes. Paris: Flammarion, 1986.
Sechan, Louis et Pierre Levêque. Les grandes divinités de la Grèce. Paris: Boccard, 1966.