Gustave
Flaubert, L'éducation sentimentale
Deux rencontres font d'une même femme deux êtres différents
Lors de sa première rencontre avec Madame Arnoux,
sur le bateau, Frédéric est ébloui. Lorsqu'il la revoit, après
plusieurs années d'absence, l'enchantement a disparu.
« Une apparition » (50), voici comment flaubert décrit la première
vision que Frédéric a de Madame Arnoux. Apparition magique, comme d'une
créature célestre, d'une fée ou de quelque autre figure mythique (de
fait, Frédéric va aimer de loin Madame Arnoux, comme un être
inaccessible). Tout, dans la description de Falubert, parle de lumière,
c'est un éblouissement. On dirait Madame Arnoux entourée d'une aura.
Elle est habillée de vêtements clairs et vaporeux : rubans roses et
légers, robe de mousseline claire. Dans la tradition chrétienne, la
couleur est lumière. La rose et sa couleur, étaient aussi, dans
l'antiquité, symboles de régénération. L'élément lumière est
domainant dans cette description, ainsi que l'élément air. Les
rubans de Madame Arnoux « palpitent », comme un cœur, dans le vent. Sa
silhouette se découpe sur un arrière-plan d'air bleur qui lui donne une
impression de légèreté. Le bleu, comme le blanc, est une couleur
mariale qui exprime le détachement des valeurs de ce monde, l'ascension
de l'âme. Plus loin, la lumière traverse les doigts de Madame Arnoux,
comme dans un tableau de La Tour. Frédéric, observateur attentif de ce
tableau, nous la décrit en train de broder, occupation féminine,
délicate, qui la met en retrait de la foule. La brodeuse est comme
repliée sur elle-même, perdue dans ses pensées, inaccessible encore.
Plusieurs années plus tard, après s'être volontairement éloigné d'elle,
l'avoir perdue et longuement recherchée, Frédéric s'attend à un nouvel
éblouissement. Pourtant ce qu'il nous décrit par la plume de Flaubert
ressemble plutôt à une chambre mortuaire. Madame Arnoux est assise,
encore, mais dans quel cadre ! On est loin de la liberté et de la
légèreté de la première rencontre. Rideaux et meubles sont en damas de
laine marron, étouffants. Quel symbolisme dans cette couleur faite pour
absorber la lumière plutôt que pour la renvoyer ! C'est la couleur de
la terre, qui rappelle la feuille morte, le déclin, appellant
la tristesse ; elle est une dégradation, et comme une mésalliance des
couleurs pures. Chez les Romains, c'était le symbole de l'humilité, de
la pauvreté. D'où le vêtement de bure de certains ordres religieux.
Madame Arnoux est assise près de la cheminée, femme au foyer, en
quelque sorte, papillon devenu chenille. Une bouillotte chauffe sur les
braises, élément domestique et trivial, de même que les deux oreillers
et le traversin. Dans une autre scène, on aurait trouvé ici des
coussins brodés, un soupçon d'exotisme oriental, peut-être. La pièce
est volontairement assombrie. Elle-même, Madame Arnoux, est en robe de
chambre de laine. Où est la robe de mousseline ? On l'imagine se
négligeant pour prendre mieux soin de sa famille. Le gros bleu de la
robe de chambre, couleur de la pensée pour Jung, mais assombri de noir,
comme le ciel s'assombrit en se rapprochant de la terre. On se
rapproche de l'interprétation du langage populaire, qui est
essentiellement un langage terrestre, où le bleu prend une
signification négative, et peut même signifier le comble de la
passivité et du renoncement. Tout en défaisant le vêtement de son fils,
sans le regarder, elle a le regard tourné vers les cendres... cendres
d'une vie passée ? cendres d'une autre elle-même, de sa personnalité
placée sous le boisseau de la vie conjugale ?
D'où vient ce changement drastique qui fait qu'on a l'impression de
voir deux femmes différentes ? Lors de la première rencontre,
Frédéric-Flaubert s'extasie devant ses qualités physiques, qui ne sont
même pas évoquées dans le second passage. D'où vient ce désintérêt ?
Comme nous le lisons plus loin, « elle avait perdu quelque chose », il
y a une « dégradation » (163). Est-ce parce qu,elle n,est pas dans le
cadre où Frédéric la voyait habituellement ? C'est ce que suggère
Flaubert. Il est possible aussi que son nouvel état de fortune rende
Frédéric plus critique à son égard. Je pencherai plutôt pour une autre
explication : Frédéric l'a trop attendue, trop cherchée, et son désir
de la revoir a fini par s'épuiser. Ou bien, l'ayant sublimée pendant la
période de séparation, est-il possible que la réalité ne corresponde
plus à son rêve ? Il attendait plus que cet accueil calme et terne.
Mais il n'a jamais reçu plus que cela. Pourquoi s'en satisfaisait-il
autrefois, alors qu'il en est frustré maintenant ? Il semble en tous
cas que Frédéric ne retrouve plus son anima en Madame Arnoux. La magie
a disparu.
Flaubert, Gustave. L'éducation sentimentale. Paris: Flammarion,
1985.