Résumé :
Étude du portrait que trace Christine de Pizan de quelques
hommes ; plusieurs grandes catégories qui s'entrecroisent et des
hommes passant d'une catégorie à l'autre en fonction des événements.
Quelques portraits d'hommes de La cité des dames
Bien que La cité des dames soit un ouvrage de femme, consacré à
l'apologie des femmes, les hommes n'en sont néanmoins pas absents, de
même qu'ils ne sont pas absents de l'environnement de la Femme. Il m'a
paru intéressant d'étudier le portrait que trace Christine Pizan de ces
hommes, et j'ai pu relever plusieurs grandes catégories qui
s'entrecroisent et des hommes passant d'une catégorie à l'autre en
fonction des événements. Je me suis ensuite demandé si le comportement
de ces hommes pouvait avoir une influence sur le comportement des
femmes évoquées par Christine de Pizan.
Ces types d'hommes peuvent être apparentés aux archétypes de Jung. Les
guerriers, par exemple, sont innombrables, rois guerriers ou
chevaliers. Les un menacent, sanguinaires. Comme Cyrus, que l'on combat
par la ruse plus que par la force (72). Les autres, le plus souvent
pères ou maris, meurent ou faillissent, tels le roi Bélus, qui meurt en
recommandant ses enfants à son peuple. Sa fille Didon lui fait honneur,
mais son fils « le roi Pygmalion était un méchant » (119) et
tue le mari de Didon. Didon est alors obligée d'agir, pour protéger sa
propre vie et c'est là l'événement déclenchant de ses actions
héroïques. Lorsque les femmes agissent comme des guerrières, c'est bien
souvent à l'imitation d'un homme : lorsque les guerriers sont
vertueux, la femme les imite dans leur comportement masculin, telle
Hypsicratée qui se comporte à l'imitation de son mari « comme si
c'était un homme rude et fort ! » (149). Elle fait pour
protéger son mari d'éventuels mauvais serviteurs. Lorsque son mari est
vaincu, et donc renvoyé par là à la première catégorie des hommes,
celle des guerriers défaillants, elle le console et s,attache a le
rendre heureux. Dans la même catégorie des femmes qui adoptent le
comportement « masculin » se trouve aussi Triaire, épouse de
Lucius Vitellius, mais là encore, elle est poussée par l'instinct de
protection envers son mari et ses sujets. Lorsque Ninus meurt, sa
femme, Sémiramis, devient elle-même une guerrière et une conquérante. À
la mort de son mari Odenath, Zénobie devient une impératrice et une
guerrière.
Les pères peuvent être de deux types, pères que l'on aime, pères que
l'on protège aussi, tout d'abord, comme Mithridate, protégé par sa
fille Drypetine (141), ou Janicole, vieux et malade et soigné avec
dévouement par sa fille Grélidis (143). Mais pères abusifs aussi :
les pères et les frères peuvent aussi exercer des violences sur les
femmes, tels le père et les frères de Cassandre (135). Ou comme le père
de Christine qui torture son enfant (257). Il y a des pères
enseignants, qui font accéder leur fille à une éducation réservée a
l'époque aux garçons, comme Quintus Hortensius ou Giovanni Andrea (ou
comme le père de Chrisitine de Pizan elle-même ) (179), mais que nous
dit-on ? Que la fille du premier « ressemblait à son père
pour l'intelligence... si bien qu'elle l'égala en tout » et que le
second utilisait sa fille comme suppléante qui enseignait ses cours à
sa place, mais, cachée derrière un rideau !
Dans une autre catégorie, on trouve les fils que l'on doit protéger ou
remettre dans le droit chemin. On y retrouve le fils de Lilie, qui nous
est présenté comme un lâche (87). Les fils sont des enfants indignes
plus souvent que les filles, comme le dit Droiture (140). On les
protège aussi, comme Frédégonde qui arme son « cœur de courage
viril » pour l'amour de son fils Clotaire(87).
Les maris, parfois traîtres, manquant de parole, mais remis dans le
droit chemin par les femmes, appartiennent souvent à l'archétype du
puer irresponsable, tel Justinien, à qui Antonie rappelle sa promesse
de l'épouser (137). D'autre fois, maris débauchés, auteurs de violences
conjugales, comme le dit Droiture : « Et encore, quand les
maris rentrent, [les épouses] ne reçoivent-elles pas pour tout souper
une volée ? » (146). Ou encore, fourbes et trompeurs, comme
le mari de Griselidis (196-210), renvoyé à de meilleurs sentiments par
le courage de sa femme. Des maris fous, il y en a aussi, comme Néron,
qui perpètre des crimes innombrables (192).
Dernier archétype, le sage. Ce groupe rassemble quelques hommes dignes
d'être imités, les artistes, par exemple, comme Micon ou Cratevas,
peintres célèbres (112). Les martyrs sont protégés, « soignés,
hébergés et cachés par de simples femmes, des veuves ou d'excellentes
bourgeoises ». La « noble et sainte Nathalie » (sic),
non contente d'avoir soutenu son martyr de mari dans ses épreuves, car
elle « craignait que sa foi nouvelle ne défaillît sous les
rigueurs des tourments » (271), à la mort de celui-ci s'en va
rendre visite à d'autres martyrs dans leurs prisons. Les sages, clercs
ou philosophes, se trompent le plus souvent, surtout dans leur
interprétation du comportement féminin. Le seul sage reconnu comme tel
est Salomon, après avoir été mis à l'épreuve par une femme, mais il
n'est sage qu'avec l'aide de Dieu : « Il y répondit avec tant
d'aisance qu'elle fut contrainte d'avouer qu'une telle sagesse n'avait
rien d'humain, mais qu'elle était le fruit de la grâce
divine » !
Je n'ai bien sûr pas cité tous les hommes qui sont évoqués dans La cité
des dames. Mais il me semble que l'échantillonnage dont nous disposons
ici est suffisant pour en tirer quelques conclusions sur le
comportement respectif des hommes et des femmes de cet ouvrage. Il
apparait que c'est souvent en réaction à des actions ou à des
défaillances (non action) des hommes que les femmes agissent.
Lorsqu'elles quittent leur rôle de femme en raison de
l'« absence » de l'homme, elles sortent de leur état de
passivité, agissent en héroïnes, tout comme Christine de Pizan a écrit
son ouvrage en réaction à la lecture d'un livre écrit par un homme.
Elles vivent « en fonction » des hommes de leur entourage.
Elles combattent leur agressivité, elles suppléent à leurs faiblesses,
elles les protègent contre autrui et contre leurs propres défauts,
elles les imitent souvent dans leur comportement. Mais elles ne
décident pas de se comporter ainsi, elles y sont forcées par un
événement dont l'homme est l'origine. Ce qui pose le problème
suivant : les femmes ne sont-elles pas capables d'agir de leur
propre initiative ? Les femmes, passives tant qu'un homme est là
pour tenir son rôle « d'homme », deviennent actives, en tant
qu'hommes de remplacement dès que l'homme en titre est
défaillant : vaincu ou mort. Mais n'en était-il pas de même
de Christine qui, devenue veuve, dut tenir le double rôle d'homme et de
femme dans son foyer ?
Pizan, Chrisitine de. La cité des dames. Paris: Stock, 1996.