Rapports de force entre époux dans six farces du Moyen Âge : Le jeu
de la feuillée, La farce du meunier, La farce du cuvier,
Le pâté et la tarte, Maître Mimin étudiant et La
farce de Maître Pathelin.
Ces pièces décrivent un monde de petits bourgeois, commerçants,
artisans, vivant our la plupart dans des bourgades. Elles nous
présentent ces personnages dans leur environnement familier, dans leur
cadre familial. Et bien que les
caractères soient stéréotypés et leurs traits exagérés—ce sont des
farces, ne l'oublions pas—on peut dégager plusieurs aspects des
rapports entre mari et femme tels que les voyait le Moyen Âge. Dans
certaines pièces,
comme Le jeu de la feuillée,
les épouses nous sont présentées (par les hommes) sous un jour
défavorable, dans d'autres, La farce du meunier ou La farce
du cuvier, mais ce ne sont pas les seules, les femmes sont
dominantes et les maris battus ; dans d'autres encore, c'est l'inverse,
les femmes sont dominées et battues par leur mari ; c'est le cas dans Le
pâté et la tarte. Enfin, deux pièces nous présentent le mari et la
femme sur un pied d'égalité, ce sont Maître Mimin étudiant et
La farce de Maître Pathelin.
Une femme à éviter, c'est celle d'Adam, dans Le jeu de la feuillée.
Dans cette pièce, le mariage lui-même nous est décrit comme le piège
fatal, dont on ne sort que par la fuite ou la mort. Ainsi, Adam nous
dit « Il faut éviter de mettre le doigt dans l'engrenage » (50). Il
semble qu'Adam de la Halle ne soit pas le seul à exprimer cette
opinion, par la voix de son personnage. Ainsi, un certain Mattheolus
aurait affirmé qu'il y avait, dans une demeure, trois fléaux : « la
fumée, les mouches et la femme » (Decaux 340). Alain Decaux cite aussi
dans son Histoire des Françaises un texte du treizième siècle :
« En l'an de l'Incarnation 1260... je fis le désespoir de tous ceux qui
m'aimaient : je me mariai. Mon martyre commença, car je me mariai
contre tout bon sens ! » (340). Les femmes, épousées jeunes, belles et
aimables, se hâtent, une fois casées, de retourner à leur nature
première et de se montrer sous leur vrai jour : vieilles, laides et
acariâtres ! De plus, elles font des enfants, qu'il faut nourrir, vêtir
et qui sont un frein puissant aux tentatives de fuite du mari : « Aussi
est-il juste que je me retrouve, / avant que ma femme ne devienne
grosse / et que l'aventure ne me coûte plus cher... » (Halle 57). Cette
mauvaise opinion du mariage semble très répandue. Il faut bien sûr se
souvenir qu'elle n'est pas forcément le reflet de la pensée des auteurs
eux-mêmes – comme Adam de la Halle – mais bien plutôt ce que les
spectateurs des pièces de théâtre, ou les lecteurs des autres textes,
s'attendaient à, voire souhaitaient, entendre ou lire. Pourquoi
dépeindre la femme sous ce jour si déplaisant ? Deux raisons me
viennent à l'esprit. Tout d'abord, pour satisfaire à la raison
religieuse qui veut faire de la femme la fille d'Êve la trompeuse, à
qui l'homme devrait sa perte et sa vie si difficile ici-bas. Ensuite,
peut-être, pour donner une revanche à tous ces maris frustrés de ne pas
être maîtres chez eux !
Ce qui nous amène aux femmes services et aux maris battus. De mari
battu, le meunier en est un parfait exemple et trompé, qui plus est !
Pour enlever la moindre excuse à sa femme, l'auteur a rendu le meunier
malade et l'a alité. De plus, la femme trompe son mari avec... le curé
du village. Elle fait également mine de battre son mari1.
Les coutumes de l'époque autorisent le mari à battre sa femme. En
revanche, qu'une femme ose lever la main sur son époux est tenu pour
une offense grave. Le Code de Montluçon, par exemple, réserve à la
femme qui aurait battu son mari les mêmes châtiments qu'aux prostituées
(Decaux 353). Bref, cette femme est tout à fait odieuse. Des femmes
infidèles, il y en a d'autres, dans la littérature du Moyen Âge : on
les retrouve dans les Cent nouvelles nouvelles, par exemple, ou
dans les Quinze joies de mariage, sans parler d'Yseut
elle-même. Voici comment s'exprimait la misogynie populaire de
l'époque, par la plume de Jean de Meung : « Il ne tient pas ome pour
sage / qui fame prent par mariage » (Bartsch 254, 210-11). Cette Farce
du meunier n'est pas sans rappeler certains vaudevilles du début du
XXe siècle dans lesquels les ressorts de l'intrigue sont la tromperie,
l'adultère, les tours de passe-passe. On retrouve un autre mari victime
de sa femme dans La farce du cuvier. Dans cette pièce, il n'est
pas question d'adultère, mais des rapports de force entre époux pour la
répartition des tâches ménagères. Les tâches ménagères,
traditionnellement réservées à la femme, ont été décrites dans Le
ménagier de Paris par un époux soucieux d'inculquer de bons
principes à la jeune épouse. Ces tâches ménagères, chez Jacquinot, le
héros de La farce du cuvier, lui ont été imposées par sa femme,
aidée d'une alliée dévouée et efficace, sa propre mère. Ce pauve homme
est réduit en servitude par sa femme, à ce qu'il prétend. Elle-même lui
affirme : « Il faut obéir à sa femme, / comme le doit faire un bon
mari. / Si même un jour elle vous bat, / quand vous ferez ce qu'il ne
faut pas... » (28-31). Jacquinot essaie bien de se révolter, mais sa
femme lui fait incrire dans un rôlet, une sorte de contrat en somme,
tout ce qu'il doit faire pour la servir : vaquer aux soins du ménage,
s'occuper de l'enfant, assurer son confort... Parfois, il a un sursaut
– quand il s'agit de laver les langes de leur enfant à la rivière, par
exemple (125), mais elle le menace : « Je vais vous battre plus que
plâtre » (132). Enfin, la dispute se termine lorsque la femme tombe
accidentellement dans l'immense cuve à lessive (le cuvier) et ne peut
en sortir sans l'aide du mari. Celui-ci profite de l'occasion pour lui
faire promettre l'obéissance (et là, je pense que la femme fait une
réserve morale à sa promesse, lorsqu'elle dit : « Je m'occuperai du
ménage, / sans jamais rien vous demander, / sans jamsi rien vous
commander, / sauf s'il y a nécessité » [293-6]). Jacquinot est
donc heureux, sa femme sera la servante : « Vous serez maître en la
maison, maintenant, / c'est bien réfléchi » (21-2). On retrouve
d'ailleurs la même situation dans un fabliau qui met en scène dame
Anieuse et son époux, si Hain. Sire Hain est une bonne pâte d'homme,
humble, arrangeant et docile. Sa femme n'en fait qu'à sa tête. Lorsque
sire Hain se rebelle contre l'autorité de sa femme, ils règlent le
différend autour d'une grande corbeille dans laquelle dame Anieuse
tombe tête la première. Pendant qu'elle est dans cette situation
inconfortable, son époux lui soutire sa reddition : elle jure que
désormais elle lui obéira, ainsi que son devoir d'état le lui prescrit.
Sire Hain sera enfin maître chez lui.
Maître chez lui, c'est bien là le portrait du pâtissier dans Le
pâté et la tarte : certes, il travaille, mais c'est sa femme qui
reste au magasin pour servir les clients alors qu'il va banqueter avec
des amis. Sa femme, pour ne pas lui déplaire, se montre obéissante, et
c'est cette obéissance même qui va la mettre en faute. Elle donne le
pâté d'anguille au coquin qui lui fait le signe convenu avec son mari.
Mais c'est une tromperie. Le mari n'a rien fait demander. Lorsque le
pâtissier rentre, il pense que sa femme lui ment et qu'elle a mangé le
pâté, comme dans Le fabliau des perdrix. Et le mari de battre
sa femme pour la punir de sa gourmandise, tant et si bien qu'elle en a
mal aux côtes. Soit, c'était admis. Cependant, une fois l'erreur
reconnue, une fois sa femme lavée du soupçon de gourmandise, elle ne
reçoit aucune excuse pour cette punition imméritée. Elle n'en réclame
pas non plus, se contentant de prendre sa revanche sur le coquin qui
l'a trompée !
Les deux dernières pièces choisies sont plus récentes que les autres et
la peinture qu'elles nous font des rapports entre époux dans le ménage
est foncièrement différente de ce qui précède. Tout d'abord, dans Maître
Mimin étudiant, deux personnages sont des femmes, Lubine, la mère
de Minin, et la fiancée, qui n'a pas de nom. Il est intéressant ici
aussi d'étudier comment ces deux femmes interagissent avec leur époux
ou futur époux. Bien sûr, au début de la pièce, Raulet menage de
frapper sa femme (2). Par la suite, cependant, après que Lubine ait
exprimé ses craintes pour « leur fils », elle semble prendre la
direction des opérations de sauvetage, et un mari, pour la première
fois dans ce choix de pièces, reconnaît publiquement le bon sens de sa
femme : « Lubine, vous parlez très bien » (43). Après la réussite de
l'opération de commando familial, Lubine s'adresse librement à son mari
: « Il nous faut aller. Retournons / Chez nous et payez-nous à boire »
(369-70). Le ton est enjoué, c'est celui d'une femme qui ne craint pas
un refus. On a l'impression ici d'une collaboration entre les deux
époux pour le salut de leur fils. Les échanges sont libres et semblent
empreints de confiance. De même, la fiancée de Maitre Mimin contribue à
l'effort familial pour le ramener à une expression plus francophone.
Elle est plus discrète que Lubine dans ses rapports avec son fiancé,
mais n'hésite pas à se moquer gentiment de lui : « Dans notre cage à
poussins, n'y serait-il pas tout à fait bien ? » (281-82). Elle
peut même adopter une attitude quasi maternelle vis-à-vis de
Mimin : « Un enfant qui sort des études / ne doit pas être traité ainsi
» (334-5). Affichant même un petit air de supériorité à l'égard des
hommes présents : « Allons ! les hommes, où en êtes-vous ? / Vous
vouliez le faire parler ? eh bien ! allez-y voir. / Il en serait encore
plus sot » (347-9). La dernière pièce étudiée est La farce de
Maître Pathelin. Si le thème de cette farce est la tromperie, du
moins ce n'est pas le cas entre Pathelin et Guillemette. Les deux époux
sont au contraire complices. Guillemette est la parfaite collaboratrice
de Pathelin, pour le bénéfice commun. Le principal défaut de son mari
est de ne pas rapporter d'argent dans son foyer : « À quoi donc nous
sert votre science ? » (33). Elle est donc consciente des défauts de
Pathelin, et doute un peu quand il lui fait de belles promesses. Quant
à lui, il promet de les habiller tous les deux de neuf sans rien
débourser, laissant à Guillemette le soin de garder la maison. Une fois
son pigeon trouvé, Pathelin fait confiance à sa femme pour le seconder
dans son entreprise. N'est-ce pas à elle qu'il confie le rôle principal
lors de la visite de Guillaume ? C'est elle qui doit le protéger des
investigations trop poussées du drapier. Et de fait, Guillemette a
l'air de bien s'amuser dans ce rôle. À la perspective de se retrouver
en possession de vêtements neufs gratuis s'ajoute le plaisir de jouer
une bonne farce à Guillaume. Ce rôle qui lui est assigné par son mari
est pour elle une sorte d'exercice de style, un rôle de composition,
dirions-nous aujourd'hui. Je n'en veux pour preuve que le fou rire qui
la prend au milieu de la représentation. Il semble donc que dans cette
pièce, les rapports entre époux soient devenus plus confiants : les
rapports de force y sont moins évidents. Les deux époux sont sur un
pied d'égalité, pour le bien commun. Il est à remarquer qu'à aucun
moment ni l'un ni l'autre des époux ne menace de battre l'autre ! Y
aurait-il eu une évolution dans les rapports des couples ?
Avec cette petite étude des rapports de force entre époux dans les
farces du Moyen Âge, nous sommes passés de la femme caricaturée à
l'extrême, vraie mégère dont l'homme se passerait bien volontiers
(dit-il), à des rapports « normalisés », où les époux s'apprécient
mutuellement, rapports plus conformes à ce que nous connaissons à
l'époque moderne. Quelles peuvent être les raisons de cette évolution ?
Comme le souligne Alain Decaux, « au Moyen Âge, l'humilité de la femme
n'est pas continue, mais alternative » (217). Tantôt dominée, tantôt
dominante, elle sait s'adapter aux circonstances, comme nous le montre
Christine de Pizan dans La cité des dames. L'homme est
peut-être influencé par cette mode de l'amour courtois qui a voulu
qu'on respecte plus la femme. Ceci créant cela, les rapports sont
devenus plus confiants. Et n'oublions pas que nous arrivons à la fin du
Moyen Âge ; après plusieurs siècles de farce, peut-être les auteurs
sentaient-ils chez le public le besoin d'une nouvelle approche du
théâtre comique, reposant moins sur la caricature et plus sur une
finesse accrue de l'étude psychologique.
1 Ici, le traducteur a traduit « la femme vient à
lui et elle le bat », alors que le texte original dit « elle fait
semblant de le batre (sic) » (149).
Œuvres citées
Adam de la Halle. Le jeu de la feuillée. Paris: Flammarion, 1989.
Decaux, Alain. Histoire des Françaises. La soumission. Paris: Perrin,
1972.
« Farce du cuvier ». Farces du Moyen Âge. Trans. et éd. André
Tissier. Paris: Flammarion, 1984. 21-57.
« Farce du meunier ». Farces
du Moyen Âge. Trans. et éd. André Tissier. Paris: Flammarion, 1984.
338-91.
Jean de Meung. « Le roman de la Rose ». Chrestomathie de l'ancien
français. Karl Bartsch. New York: Hafner, 1958. 251-54.
La farce de Maître Pathelin, Paris: Flammarion. 1986.
« Le pâté et la tarte
». Farces du
Moyen Âge. Trans. et éd. André Tissier. Paris: Flammarion, 1984.
15-47.
« Maître Mimin étudiant ». Farces
du Moyen Âge. Trans. et éd. André Tissier. Paris: Flammarion, 1984.
149-93.