Résumé : Est-il vrai que la pièce d'Esther ne fait qu'évoquer l'épopée d'un peuple et ses rapports avec son Dieu ?
Est-il vrai qu'il manque à la pièce le profond réalisme psychologique des tragédies profanes de Racine ?
Esther
Mais qui est donc cette Esther qu'évoque pour nous Racine ? Est-il
vrai que la pièce d'Esther ne fait qu'évoquer l'épopée d'un peuple et
ses rapports avec son Dieu ? Est-il vrai qu'il manque à la pièce
le profond réalisme psychologique des tragédies profanes de
Racine ? En effet, on est amené à se poser cette question
lorsqu'on étude l'état de la critique au cours des vingt dernières
années ; on s'aperçoit alors que personne n'a étudié le personnage
d'Esther en tant que personne pensante et ressentante, en tant qu'être
en devenir.
Esther est peut-être la pièce de Jean Racine qui a le moins inspiré la
critique moderne. Nous sommes en effet loin de la pléthore d'études
consacrées à Phèdre ou à Britannicus. Auprès des œuvres généralistes de
ténors, comme Barthes, Mauron, Goldman ou Picard, qui sont déjà
relativement anciennes, on retrouve des livres – peu nombreux – et des
articles plus récents que l'on peut tenter de classer en grandes
catégories. Plusieurs évoquent l'époque de Racine et son influence sur
l'écriture de la pièce, ce sont Salomon, Vincent Grégoire
(« Esther ») et Herbert De Lay. Le peuple juif, bien sûr
toujours présent dans la pièce, par l'intermédiaire de son représentant
Marchochée, est le sujet d'étude de plusieurs articles, en particulier
de Barbara Woshinski, qui aborde le thème de l'exil dans « Esther:
No Continuing Place ». L'attention de Norman et Joiner, qui eux,
limitent leur étude à Esther, se porte tout d'abord sur l'importance
des interruptions, des entrées inattendues, des changements soudains et
des invitations spéciales, puis, plus en détail, sur les scènes clef,
en particulier sur les éléments poétiques. Le rôle du chœur et de la
musique sont étudiés, par Forman, de même que par Woshinsky (« La
fonction du chœur... »), ainsi que la question des sources
d'Esther. La question des sources du texte de Racine a fait l'objet de
plusieurs études de Dubu « Esther : Bible et poésie
dramatique », Kapp, Malachy et enfin Whoshinsky (« Render
unto Caesar »). Bien entendu, Dieu tient une place importante dans
les études consacrées à cette tragédie biblique. J. Rohou, dans son
ouvrage tiré de la première partie de sa thèse de doctorat, analyse les
pièces de Racine dans l'ordre chronologique et trace une évolution
dramatique en quatre étapes, en rapport avec l'attitude vis-à-vis du
père, évolution qui culmine dans sa transfiguration en « Dieu le
Père » dans Athalie. Pour Nelson, Dieu est tout à la fois présent
et absent, connu et inconnu, tout comme dans les tragédies séculières
antérieures de Racine. Enfin, la femme, sujet d'élection des études
raciniennes : cette fois encore, plusieurs ouvrages nous le
démontrent. Forman, inspiré par le tricentenaire de la pièce, étudie
plusieurs points importants, en particulier celui de l'intérêt de la
pièce pour les féministes. Fanny Nepote-Desmarres, quant à elle, place
les deux femmes, Esther et Athalie, face à la vision racinienne du
pouvoir. Vincent Grégoire étudie les deux dernieres oeuvres de Racine
et compare le personnage d'Esther, « un modèle éthique à imiter et
son histoire, un exemplum qui doit inspirer », et celui d'Athalie
qui, « à l'inverse, se présente comme un exemple à rejeter »
(« La femme et la loi... » 323).
On remarque cependant particulièrement l'absence de toute étude
psychologique approfondie des personnages, les critiques paraissant
avoir suivi la démarche de Raymond Picard, qui affirme que les
personnages d'Esther, « Esther, Aman, Assuérus, Mardoché sont des
personnages sans épaisseur qui, souvent, n'arrivent pas à dissimuler la
trame du récit biblique sur lequel ils sont tissés... Mais la
psychologie des figures ne saurait être qu'à deux dimensions. Aman est
tout méchant ; Esther est toute bonne. Assuérus-Croquemitaine fait
la grosse voix, mais il est rempli de bons sentiments ». Les
personnages d'Esther ne seraient-ils que des marionnettes grossièrement
campées ? Certes, de prime abord, les caractères semblent
statiques, statufiés en quelque sorte. L'expression poétique du
sentiment religieux prime dans cet « opéra sacré », selon les
mots de Goldman, destiné à servir la foi chrétienne, a éduquer. Racine
semble n'y faire que peu de place aux sentiments humains, aux jeux
d'influences entre les personnages. D'une intrigue politique, il a fait
une apologie du Dieu chrétien. Dans Esther, la puissance divine est
partout présente. Racine y place même une prophétie (1.1.14) et un
songe prémonitoire. De lamentation en prière et de glorification en
chant d'allégresse, le chœur participe à cette célébration, il la
sous-tend tout au long de la pièce.
On a évoqué la douceur racinienne, une douceur presque insipide :
peu de tension, pas de conflit intérieur. À la différence des autres
pièces raciniennes, dans lesquelles l'agressivité est le fait de
divinités infernales ou justicières (Andromaque, Iphigénie) et / ou de
femmes jalouses et possessives (Phèdre, Britannicus), on ne peut
trouver dans Esther de mère castratrice et envahissante ni de femme
mure abusive. En fait, les femmes de la pièce sont apaisantes :
Esther, Élise, qui sert d'exutoire à l'angoisse d'Esther, Zarès, qui
incarne la raison et la pondération, le chœur, surtout. La mère, dont
Mauron voit la présence dans le théâtre de Racine, serait ici un père.
Je veux dire par là que toute l'agressivité de la pièce Esther est
générée par les hommes : Aman, Marchochée, en tant que
porte-parole divin, y participe aussi, dans une moindre mesure, et
« fait peser la Loi, possède Esther » (Barthes) ; quant
à Assuérus, l'agressivité n'émane pas tant de lui que des lois qui
régissent son entourage et de la perception qu'en ont les autres, en
premier lieu Esther. Mardochée, le surmoi, selon Mauron, a-t-il tout
pouvoir sur Esther, comme l'affirme Barthes ? Certes, c'est lui
qui l'a élevée, tenue cachée, comme le dit Esther elle-même :
« On m'élevait alors, solitaire et cachée » (1.1.43).
D'ailleurs, le nom d'Esther ne signifie-t-il pas en hébreu
« caché », « secret » ? On peut certainement
concéder à Mardochée un pouvoir moral, religieux, conféré par sa
position particulière de truchement de Dieu. Pour Esther, il représente
« celui par qui le ciel règle ma destinée » (1.1.19_. Mai il
partage le pouvoir sur Esther avec Assuérus, pouvoir temporel, certes,
mais bien réel. Assuérus a le pouvoir de vie et de mort sur Esther. Le
surmoi est donc partagé entre Mardochée et Assuérus.
Comment, dans ces conditions, Esther ne se sentirait-elle pas tiraillée
entre deux surmois aux intérêts apparemment opposés ? Esther qui
se cherche, au début de la pièce (1.2.108), c'est le moi faible dont
parle Mauron. Ce n'est que lorsqu'une symétrie du renversement, simple
permutation d'honneurs et de potences entre Aman et Mardochée, entre un
surmoi et la pulsion coupable, aura réconcilié ses deux surmois,
Mardochée et Assuérus, qu'elle se trouvera enfin.
Assuérus, roi faible, comme la plupart des rois raciniens, influencé
d'abord par Aman, puis pas Esther, peut-être capricieux, est en tous
cas prompt à la décision. Assuérus, qui a chassé de sa vie
« l'altière Vasthi », presque complètement occultée par
Racine, mais ô combien présente dans la Bible. Difficile à oublier,
Vasthi : « Mais il ne put sitôt en bannir la pensée / Vashti
régna longtemps sur son âme offensée » (1.1.35-36). Vasthi, belle
et re-belle, c'est Lilith, créée du même limon (adamâ) qu'Adam, et en
même temps que lui (Genèse, 1-28 et 29). Lilith-Vasthi, qui, insoumise
et porteuse de liberté, en refusant d'obéir à la convocation du roi, se
proclame son égale et représente un danger pour son autorité, en tant
que son mari, et en tant qu'homme-exemple pour ses sujets mâles,
incarne le potentiel de révolte des femmes du royaume contre l'autorité
des pères, des maris. Elle fait peur. Il faut éviter la contagion, il
faut bannir Vasthi. Vasthi, la non-conformiste, trop fière pour
transiger ou ruser, a perdu sa vie en s'opposant ouvertement à
Assuérus. En bannissant Vasthi, Assuérus a chassé la passion. Esther
est une pièce sans passion. C'est Racine qui l'a voulue ainsi. Il se
devait d'écrire une pièce édifiante pour des jeunes filles à qui l'on
apprend que « La discipline domestique, où le père est comme
dictateur, a voulu que de sa voix dépendît tout ce qui est sous lui,
que femme, enfants, serviteurs et servantes n'eût d'autre volonté que
celle de ce père et maître de la maison » (Ayraud 170). Cependant,
lorsqu'il met Esther en scène, Racine ne nous la présente-t-il pas en
état de transgression, tout d'abord par la dissimulation de son origine
à Assuérus, puis par l'infraction ouverte à la loi qui dissimule le roi
à ses sujets ?
Ce n'est qu'après avoir cherché en vain une aide digne de lui parmi les
créatures femelles du jardin d'Eden (« Dans ses nombreux États il
fallut donc chercher / Quelque nouvel objet qui l'en pût
détacher » [1.1.37-38]) qu'Adam-Assuérus obtient de Dieu une
compagne qui lui fût assortie. Voici Ève-Esther, la femme seconde, plus
admirative, plus habile que Lilith, la voilà, la faible femme, la femme
douce qu'il recherchait. La femme obéissante, mais qui saura toujours à
grands coups de chantage retenir Assuérus dans ses filets, celle qui
pleure, s'évanouit et supplie, celle qui met Assuérus face à sa propre
faiblesse et à ses erreurs, celle qui mourrait-si-on-la-quittait, mais
femme forte, de celles qui font les veuves robustes, celle qui sait
culpabiliser Assuérus comme personne. Femme de conformité, femme vendue
par le père au mari, sage jeune fille œdipienne des contes de fées,
elle est reine, certes, mais elle n'est pas l'égale d'Assuérus ;
elle ne le revendique pas parce qu'elle ne le croit pas. Elle est
la première sujette du royaume et une « bonne épouse »,
respectueuse de l'autorité de son mari. Cependant, cette femme
obéissante n'est plus Iphigénie. Elle a mûri. Elle va à peine hésiter à
enfreindre la loi royale pour se faire entendre de son époux afin de
sauver son peuple. Et pourtant, elle a toujours appris à respecter
l'autorité de l'homme. Et ici, elle fait face à un dilemme : obéir
à Mardochée le père, donc à Dieu, ou enfreindre la loi du roi et du
mari. Pour la convaincre, Mardochée lui suggère qu'elle a peut-être été
prédestinée par Dieu pour cette tâche : « Et qui sait,
lorsqu'au trône il [Dieu] conduisit vos pas, / Si pour sauver son
peuple il ne vous gardait pas » (1.3.211-12). Estehr transfère
alors à Assuérus la responsabilité dont l'a investie Mardochée. À
partir du moment où elle parle – se libérant par là du poids de son
secret – elle se décharge sur lui de son fardeau. À l'opposé de Vasthi,
elle joue le jeu de l'inégalité des sexes, elle se montre vulnérable,
elle attendrit, elle flatte, elle déifie Assuérus :
« Hélas ! sans frissonner, quel cœur audacieux / Soutiendrait
les éclairs qui partaient de vos yeux ? / Ainsi du Dieu vivant la
colère étincelle... » (2.7.651-3). Assuérus ne peut qu'être comblé
et Esther justifie alors cette phrase de Lacan : « Plus
l'homme prête à la femme de le confondre avec Dieu... moins il hait...
moins il est » (84). Assuérus est charmé, ensorcelé, il abaisse
ses défenses et se livre à Esther.
Assuérus, revenons à lui, est-il un avatar de Dieu comme l'a écrit Amos
Hacham (17-8) ? Selon lui, Dieu serait le roi réel caché derrière
le roi faible et inefficace qu'est Assuérus, ce qui expliquerait qu'il
ne soit pas mentionné dans le livre biblique. En effet, le Livre
d'Esther est, avec le Cantique des Cantiques et l'Ecclésiaste, l'un des
trois livres de la Bible où n'apparaît pas le nom de Dieu. Ce que le
chœur dit d'Assuérus, dans Esther,
Mais un roi sage et qui hait l'injustice,
Qui sous la loi du riche impérieux
Ne souffre point que le pauvre gémisse,
Est le plus beau présent des cieux.
La veuve en sa défense espère.
De l'orphelin il est le père ; (3.3.991-7)
nous le retrouvons dans la bouche de Joad : « Apprenez, roi
des Juifs, et n'oubliez jamais / Que les rois dans le ciel ont un juge
sévère, / L'innocence un vengeur, et l'orphelin un père » (Athalie
5.8.1814-16). Aman, lui-même, dans l'affolement qui précède sa chute,
assure en parlant d'Assuérus : « Moi qui n'ai d'autre objet
ni d'autre Dieu... » (3.4.1090). Et de nouveau, le chœur :
« Dieu fait triompher l'innocence : / Chantons, célébrons sa
puissance » (3.9.1200-01). alors que c,est Assuérus qui vient
d'annoncer qu'il révoquait la condamnation des Juifs.
C'est là qu'intervient le banquet, qui réunit enfin les deux surmois
d'Esther, Mardochée et Assuérus et qui scelle l'union d'Esther et
d'Assuérus, l'abandon du mensonge, mais aussi le sacrifice d'Aman,
victime expiatoire. Comme le dit Woshinsky (« Iphigénie »
147), le mot « cérémonie » est à l'intersection de la chaîne
du mariage et de celle du sacrifice. Nous avons bien ici une union et
un sacrifice ; ce banquet est une cérémonie religieuse profane, où
l'autel du mariage devient l'autel du couronnement d'Esther, enfin
parvenue à réconcilier son sujet et son je, selon la terminologie
lacanienne, paradoxalement par un déplacement vers l'autre, représenté
par Dieu (Mardochée) et par Assuérus (Dieu).
De tendre jeune femme angoissée, nous suivons en Esther une prophétesse
consciente de sa mission, une épouse habile, puis une femme dure,
implacable envers ses ennemis qu'elle condamne par son silence. Il y a
donc une évolution sensible de la personne d'Esther. C'est là qu'elle
trouve la voie de son salut, qui s'inscrit ainsi dans le devenir du
peuple juif.
LISTE DES OEUVRES CITÉES
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