Résumé : Dans son ouvrage Sur Racine, Roland Barthes schématise les rapports entre les personnages raciniens selon les trois propositions suivantes : « A » a tout pouvoir sur « B » ; « A » aime « B » qui ne l'aime pas ; « A » est coupable et par peur de voir « A » coupable, « B » endosse sa culpabilité.



ESTHER ET LA VUE SCHÉMATIQUE DE ROLAND BARTHES

Tables des matières

Introduction
Chapitre 1 – Qui a le pouvoir sur Esther ?
Chapitre 2 – Qui aime qui ?
Chapitre 3 – Qui est coupable ?
Conclusion
Bibliographie


Introduction

Dans son ouvrage Sur Racine, Roland Barthes schématise les rapports entre les personnages raciniens selon les trois propositions suivantes : « A » a tout pouvoir sur « B » ; « A » aime « B » qui ne l'aime pas ;« A » est coupable et par peur de voir « A » coupable, « B » endosse sa culpabilité. Barthes indique explicitement que « A » représente Mardochée et « B », Esther. Ceci suppose donc que Mardochée ait tout pouvoir sur Esther, qu'il aime Esther qui ne 1'aime pas, que Mardochée soit coupable et qu'Esther assume la culpabilité de Mardochée. Ce qui donnerait le schéma suivant :

Mardochée a tout pouvoir sur Esther
Mardochée ----------------------------------------------------> Esther
Mardochée aime Esther qui ne l'aime pas
Mardochée est coupable, Esther se sent coupable à sa place

Nous allons vérifier si ce schéma peut réellement s'appliquer tel quel à Esther ou s'il doit être modifié et le cas échéant, comment.

Chapitre 1

QUI A LE POUVOIR SUR ESTHER ?

Mardochée a-t-il tout pouvoir sur Esther, comme l'avance Barthes ? Mardochée, précurseur de Joad, « instrument lucide de la volonté de Dieu » (Picard, 146) et surmoi « vigilant et sage », selon les propres mots d'Esther, a élevé sa nièce « solitaire et cachée ». C'est lui qui a ordonné qu'elle se présente à Assuérus qui cherchait une épouse, même si cette idée ne semblait pas enthousiasmer la jeune fille : À ses dessins secrets tremblante j'obéis (1,1,53).

C'est bien Mardochée qui l'envoie plaider la cause des Juifs auprès du roi. Il la sermonne (acte 2, scène 3) : sa vie ne lui appartient pas, elle appartient « au sang », elle appartient à Dieu. Esther, prédestinée pour ce rôle, ne peut s'y soustraire. D'après Mardochée, Dieu voulait même probablement éprouver son zèle. Et Esther se rend rapidement à ces arguments. C'est une obéissance facilement obtenue; Esther ne résiste pas longtemps, malgré la peur du châtiment qu'elle encourt de la part d'Assuérus – peur réelle, mais peut-être déjà tempérée par le sentiment du pouvoir qu'elle exerce sur son époux.

Ceci veut-il dire que Mardochée a tout pouvoir sur Esther ? ll a effectivement une autorité certaine, au début de la pièce, car au fur et à mesure du déroulement de l'intrigue, le personnage d'Esther semble s'étoffer, prendre de l'assurance et acquérir plus d'autonomie. Esther considère réellement Mardochée comme son père. ll a l'autorité d'un père, certes, mais n'a d'autre pouvoir sur Esther qu'un pouvoir spirituel. La seule menace qu'il puisse brandir est une menace qui pèse sur tout le peuple juif – et encore, peut-être Esther, ayant caché sa naissance à Assuérus, aurait-elle échappé au massacre.

Si Mardochée n'a qu'un pouvoir spirituel, donc partiel, existe-t-il un pouvoir temporel, physique ? Assuérus a, lui, pouvoir de vie et de mort sur Esther. Il choisit la vie en abaissant son sceptre alors qu'e1le a enfreint le protocole. Il choisit encore la vie en annulant le décret d'extermination du peuple juif dont fait maintenant ouvertement partie Esther. Des deux hommes, c'est bien Assuérus qu'Esther craint le plus. Si elle prend le risque de le braver, c'est plus par solidarité avec son peuple que par crainte de Mardochée. Ainsi, le schéma initial de Barthes devient le suivant :

Mardochée a le pouvoir spirituel sur Esther
A -----------------------------------------------------> Esther
Assuérus a le pouvoir temporel sur Esther

Si l'on s'en tient là, on se retrouve donc avec deux « A », Mardochée et Assuérus,
pour un « B », Esther.

Chapitre 2

QUI AIME QUI ?

Si nous voulons vérifier le schéma de Barthes, nous devons nous demander si Mardochée aime Esther. Il l'a élevée comme sa fille, mais est-ce par amour ; il semble qu'il l'aime moins que le peuple juif puisqu'il n'hésite pas à la sacrifier; ou bien a-t-il une telle confiance dans l'éducation qu'il lui a donnée qu'il pense qu'elle ne peut échouer, avec l'aide de Dieu ? Toujours est-il qu'il ne s'agit pas là d'un amour paternel tel qu'on l'imagine, protecteur et inquiet du bien-être de son enfant. Esther, quant a elle, n'aime-t-elle pas Mardochée ? Elle l'aime d'un amour filial confiant et reconnaissant. Elle le recherche, au lieu de le fuir, comme le voudrait Barthes : Absent, je le consulte ; (1, 1,95).

Le schéma de Barthes devient, de ce point de vue :

Mardochée aime bien Esther
Mardochée <-----------------------------------------------------> Esther
Esther aime Mardochée

Quid de l'autre « A », Assuérus ? Aime-t-il Esther ? Il semble bien qu'il l'aime dès qu'il la voit, il la regarde avec douceur, il fait éclater « sa joie et son amour » (1,1 77), il est attentif à sa pâleur. Assuérus se désigne comme le « frère » d'Esther, il crée entre eux un lien du sang indissoluble, plus fort que le lien matrimonial. Non content de faire pour elle une exception à la règle en abaissant son sceptre pour la laisser vivre, il lui déclare son amour. Il se confie à elle, lui montrant combien il peut être triste et fatigué des honneurs dus à son rang. Il lui prouve enfin sa confiance en accédant à sa demande sans poser de question (2, 7, 699-700). Esther rend-elle son amour à Assuérus ? Elle l'admire, elle le craint, mais n'hésite pas à user de sa séduction féminine pour le convaincre, sans basse flatterie, mais avec efficacité. Elle semble étonnée et touchée qu'il lui déclare son amour (2, 7). Ce n'est peut-être pas encore de l'amour mais ça commence à y ressembler. Que devient alors le schéma de Barthes ?

Assuérus aime Esther
Assuérus <-----------------------------------------------------> Esther
Esther aime bien Assuérus

Chapitre 3

QUI EST COUPABLE ?

Barthes dit que « A » est coupable, mais que, parce que « B » ne peut supporter de voir « A » coupable, « B » se sent coupable à sa place. Quelle serait la faute endossée par « B », alias Esther ? Ne pas avoir dit à Assuérus qu'elle était Juive : Mais je cachai ma race et mon pays. (1,1, 54).

Elle dit ressentir honte et chagrin, donc on peut supposer qu'elle se sent effectivement coupable. Elle est visiblement malheureuse de cette situation et s'en confie au début de la pièce à son amie retrouvée. Mais est-ce de son exil et de celui de son peuple, ou est-ce d'avoir caché la vérité au roi ? Il semble, dès le début de la pièce qu'elle soit surtout triste des malheurs de son peuple. Mauron dit explicitement qu'Esther est coupable d'avoir caché son origine à Assuérus. Or, c'est bien Mardochée qui a demandé à Esther de faire ce mensonge par omission. Elle nous le dit, dans la première scène de l'acte 1 : Celui par qui le ciel règle ma destinée (91).

Cependant, si l'on est d'accord pour dire que Mardochée est le porte-paroles divin, il ne peut y avoir de faute à lui obéir, d'où vient donc cette honte que ressent Esther ? ll est fort possible que cette honte soit ressentie, non vis-à-vis d'une quelconque autorité morale, mais vis-à·vis d'Assuérus lui-même, ce qui viendrait conürmer l'estime dans laquelle le tient Esther et la loyauté dont elle souhaiterait faire preuve à son égard.

Si donc Esther n'endosse pas la responsabilité d'une faute de Mardochée (l'un des « A »), si elle se sent coupable vis-à-vis d'Assuérus (l'autre « A »), voici ce que devient le schéma de Roland Barthes :

Mardochée n'est pas coupable (= Dieu)
Esther n'endosse donc pas de responsabilité
pour une faute qui n'existe pas ici.
Mardochée                                          Esther
Assuérus <-----------------------------------------------------> Esther
Esther se sent coupable vis-à-vis d'Assuérus

Conclusion

Barthes indiquait explicitement que « A » représentait Mardochée et « B », Esther. Or, Mardochée n'a pas tout pouvoir sur Esther, et partage une partie de ce pouvoir avec Assuérus. Mardochée aime passablement Esther, qui aime Mardochée. Assuérus aime Esther qui est elle-même en passe de l'aimer. Mardochée ne peut être coupable d'obéir aux ordres divins, donc Esther ne peut se sentir coupable à sa place; par contre, elle se sent coupable vis-à-vis d'Assuérus. Nous venons donc de montrer que le schéma : « A » a tout pouvoir sur « B » ; « A » aime « B » qui ne l'aime pas ; « A » est coupable et par peur de voir « A » coupable, « B » endosse sa culpabilité, de Roland Barthes, ne peut s'appliquer sans de nombreuses modifications à Esther de Racine.


BIBLIOGRAPHIE

Barthes, Roland. Sur Racine. Paris: Seuil, 1963.
Mauron, Charles. L'inconscient dans l'oeuvre et la vie de Racine. Paris: Corti, 1969.
Picard, Roland. « Introduction à Esther » cité dans Esther, Classiques Larousse. Paris: Larousse, 1986.
Racine,]ean. Esther. Classiques Larousse. Paris: Larousse, 1986.


 
 

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