Résumé : Rodolphe a bien compris la fatigue et l'ennui d'Emma, et ses aspirations secrètes.
En séducteur consommé, il a déjà élaboré sa stratégie pour conquérir sa proie.
Rodolphe, séducteur fin psychologue, dans la scène des comices agricole de Madame Bovary
Rodolphe a bien compris la fatigue et l'ennui d'Emma, et ses aspirations secrètes. En séducteur consommé, il a déjà élaboré sa stratégie pour conquérir sa proie. Que demande-t-on à voir dans les yeux de celui qu'on aime, sinon son propre reflet ? Rodolphe s'emploie donc à renvoyer à Emma l'image d'elle-même comme un miroir.
Tout ce que dit Rodolphe, Emma aurait pu le dire. C'est bien elle qui regrette d'habiter à la campagne, qui s'y trouve emprisonnée et ne rêve que de Paris et de ses prétendues élégances. Elle, fille de fermier, incapable de vivre la réalité de ce qu'elle est, ne pouvant survivre que dans, et par, le rêve et l'imagination, retrouve dans les paroles de Rodolphe ses propres préoccupations ; préoccupations guère plus élevées que celles des « braves gens » qu'elle méprise et certainement plus futiles. En évoquant, en invoquant, la médiocrité provinciale, les existences qu'elle étouffe, les illusions qui s'y perdent, Rodolphe crée complicité, intimité, unité même, entre Emma et lui. Il devient Emma.
Au contraire de Charles qui s'était séduit lui-même à l'image d'Emma, c'est bien Rodolphe ici qui agit pour renvoyer sa propre image à une Emma, certes consentante et vulnérable. Voici qu'il évoque maintenant la tristesse de sa vie, la dépression dans laquelle il s'enfonce. Or, c'est la dépression d'Emma que nous retrouvons, c'est son ennui profond. Le masque que Rodolphe dit poser sur son visage, n'est-ce pas celui d'Emma, lorsqu'elle fait bonne figure à son entourage ? Il se pose en homme enjoué comme elle se pose en épouse dévouée.
L'évocation de la mort, la vision romantique du cimetière sous le clair de lune représentent l'apogée de son exercice de style. Quel art consommé pour se faire plaindre. Nous sommes là au théâtre et Rodolphe est à la fois le metteur en scène et l'acteur principal ! Rodolphe est aussi un chasseur qui tue pour le plaisir. Emma est une proie facilement devinée, qu'il « chosifie » quelques pages plus tôt, en la désignant par « on », « ça », « cela », et dont il songe déjà à se débarrasser, archétype du Don Juan intéressé par la seule conquête. Pour l'attirer un peu plus à lui, il se dit sans amis. Comme elle qui, entourée de rustres, ne peut partager son imaginaire sans passer pour une insensée dans le monde pragmatique où elle vit ? Cette feinte solitude achève donc de les rapprocher.
Enfin, Emma n'est plus seule, quelqu'un d'autre ressent ce qu'elle ressent. Quelqu'un est ce qu'elle croit être. Comment dès lors ne pas aimer ce quelqu'un qui lui est tellement semblable et qui, étant homme, jouit en plus de la liberté qui lui est refusée, à elle, une femme, d'embrasser tous les bonheurs qu'elle imagine ailleurs. L'image que projette Rodolphe, c'est l'image qu'Emma a d'elle-même, en plus abouti. Emma n'a alors aucun effort à faire pour reconnaître son animus en Rodolphe, et à tomber amoureuse de lui.