Résumé : Est-il vrai qu'Emma se comporte comme l'amant de Léon, et Léon comme la maîtresse d'Emma ?
Elle le place dans une position d'infériorité, lui opposant le brillant
Rodolphe promu pour la circonstance au rang de « capitaine de
vaisseau », et que Léon imagine décoré comme un arbre de Noël.
Emma, Léon, renversement des rôles ?
« Il devenait sa maîtresse plutôt qu'elle n'était la
sienne. » (324) C'est ainsi que Flaubert décrit les relations qui
unissent Emma et Léon. Est-il vrai qu'Emma se comporte comme l'amant de
Léon, et Léon comme la maîtresse d'Emma ?
L'archétype de l'amant veut qu'il protège, qu'il domine, qu'il gâte sa
maîtresse. Est-ce le cas pour Emma ? Elle protège, c'est vrai,
« comme une mère vertueuse » (330), nous dit Flaubert,
veillant aux fréquentations de Léon. Elle l'aime, certes, mais comment
l'aime-t-elle ? Tout en rêvant d'être dominée, elle est dominante
avec Léon, le rabaissant au statut d'enfant, critiquant sa mise, son
intérieur, son économie, presque méprisante, alors :
« -Ah ! ah ! tu tiens à tes petits écus ! »
(324) Elle s'impose sur le lieu de travail de Léon, prend les
initiatives de leurs rencontres et Léon doit être prêt à la recevoir,
l'attendre, comme une maîtresse attend son amant. Elle le place dans
une position d'infériorité, lui opposant le brillant Rodolphe promu
pour la circonstance au rang de « capitaine de vaisseau », et
que Léon imagine décoré comme un arbre de Noël. Elle gâte aussi Léon,
ayant pour lui des attentions qu'une maîtresse apprécierait, médaille,
roses, conseils. Cependant, les armes d'Emma sont féminines, elle sait
jouer de ses charmes, prodiguant chatteries, spectacle du raffinement
de sa toilette, paroles tendres, baisers, Elle séduit pour mieux
dominer. Elle est même tentée de faire surveiller Léon, comme s'il lui
appartenait, mais y renonce, car déjà elle se détache de lui : il
n'est pas l'être beau, fort et valeureux dont elle a en elle l'image.
Léon, quant à lui, est en adoration devant Emma, comme une midinette
éblouie par quelque séducteur roué. Dans un premier temps, pour lui
plaire, il se soumet à ses volontés, quitte son travail au risque de
déplaire à son patron, cède à ses exigences. Il se féminise pour elle,
sentant son âme se répandre « comme une onde », élément
féminin par excellence. Il s'agenouille devant elle, se mettant de
lui-même en position d'infériorité, la déifiant presque. Cependant, de
même qu'Emma se lasse de lui, car trop faible, il s'effraie d'elle, car
trop forte, trop savante. Il se sent absorbé, vampirisé par cette femme
qui exige tant d'amour et de renoncement. Si Emma aime Léon, c'est,
pour partie, d'un amour exclusif de mère abusive incestueuse. Or,
tentant de se l'approprier, elle le fait fuir.
Il y a une dichotomie de la personnalité d'Emma. Elle est née avec un
esprit masculin dans un corps de femme, donc avec une sexualité
féminine et elle a, tout normalement, reçu une éducation féminine,
assez différenciée de l'éducation masculine à son époque pour lui
interdire de nombreux chemins d'accès à son épanouissement personnel.
En tant que femme, elle est conditionnée pour n'exister que par un
homme et, cependant, les hommes qu'elle rencontre ne peuvent la
satisfaire, car la partie masculine en elle cherche à les dominer, ce
dont eux non plus ne se satisfont pas (sauf peut-être Charles, soumis
qu'il est à toutes les femmes de sa vie). Si Emma était née homme, avec
une sexualité masculine, elle aurait probablement été moins
« décentrée ». Et si Emma était née tout simplement à notre
époque, elle aurait pu exercer un métier « dominant » comme
il en existe maintenant pour les femmes, et, n'attendant pas tout d'un
homme, elle aurait probablement été plus tolérante envers ses
faiblesses. Cependant, si Emma était née homme et à notre époque, elle
aurait probablement éprouvé des difficultés à trouver la femme
idéale !
Flaubert, Gustave. Madame Bovary, Intr. & Notes by Christian Gauss. New York: Scribner, 1958.