Gustave Flaubert, L'éducation sentimentale

Madame Arnoux rend visite à Frédéric chez lui, pour lui demander d'intervenir auprès de Monsieur Dambreuse afin qu'il arrête les poursuites contre son mari.

Dans ce passage de L'éducation sentimentale, Madame Arnoux, envoyée par son mari, arrive un jour à l'improviste chez Frédéric, seule ou presque – puisqu'elle n'est accompagnée que de son fils et de sa bonne – pour demander à Frédéric d'intervenir auprès de Monsieur Dambreuse dans une histoire de dettes contractées par son mari, et pour lesquelles elle a co-signé des billets à ordre.

Il est possible de diviser ce passage en cinq parties que l'on pourrait intituler, respectivement, l'introduction (depuis « Frédéric ne retourna point chez eux » jusqu'à « ... et le domestique annonça Madame Arnoux ), la surprise (depuis « Un jour qu'il prenait des notes... » jusqu'à « Je ne crains rien »), le prétexte (« depuis « Il lui demanda immédiatement... » jusqu'à « rien ne vous presse encore »), le tête à tête (depuis « Elle resta debout... » jusqu'à « aussi doux qu'un baiser »), la conclusion. J'ai donc volontairement suivi l'ordre du texte dans mon explication.

Flaubert pose le décor, il situe la scène. Mais plus qu'un décor physique, c'est un décor moral, émotionnel, qu'on nous présente ici. Flaubert raconte combien Frédéric est stucieux, presque productif, pour la première fois de sa vie ; il s'est mis en tête de composer une Histoire de la Renaissance ; c'est une entreprise ambitieuse pour lui qui n'a pas de formation d'historien, il se concentre sur ce travail pour, nous dit Flaubert, « se distraire de sa passion calamiteuse ». Quel est le sentiment qui se dégage de ce passage ?
Tout d'abord, les mots « chez eux » et « passion calamiteuse » évoquent le passé, un passé négatif.
« Chez eux » évoque naturellement le domicile des Arnoux ; la « passion calamiteuse » représente le sentiment que Frédéric éprouve pour Madame Arnoux. Calamiteux est un mot fort, synonyme de « désastreux », « catastrophique ». Donc, Frédéric, se sentant sombrer, décide de se distraire de cette passion. Le mot distraire, ici, est à prendre dans le sens, non d'un plaisir, mais d'un exercice, presque d'un pensum. C'est l'impression que confirme le segment de phrase suivant : « ... adoptant le premier sujet qui se présenta... ». Frédéric va écrire sur un thème en quelque sorte imposé par le hasard. Peu importe qu'il ne connaisse rien à son sujet, et même tant mieux, il aura plus de travail. Le but n'est pas la création d'une œuvre, c'est d'avoir l'esprit occupé. D'ailleurs, devant l'entassement des sources documentaires, on a l'impression que Frédéric ne sait pas très bien où il va : « pêle-mêle », il « tâchait d'entendre Machiavel », il est visiblement tombé sur une tâche ardue, difficile. Mais peu importe, ce qu'il recherche, c'est un apaisement, et il semble le trouver : « ... la sérénité du travail l'apaisa », « il oublia », « n'en pas souffrir ». Nous avons donc un Frédéric calmé, accroché à sa tâche comme à une bouée, apparemment anesthésié par le travail (le travail est donc une fuite fréquente devant le malheur, avec la drogue ou l'alcool). Il en est là, travaillant tranquillement, lorsque survient un coup de théâtre.

C'est la surprise, la deuxième partie de ce passage. « La porte s'ouvrit » : on est ici en plein théâtre. Le rebondissement c'est l'entrée sur scène de Madame Arnoux. Curieusement, elle n'entre pas. Le domestique l'annonce. Puis elle est là. Ce manque de transition évoque un peu une apparition, nous rappelant l'impression qu'elle avait faire à Frédéric lors de leur première rencontre sur le bateau. Elle la, soudain. On imagine Frédéric, les yeux écarquillés de surprise, se demandant s'il ne rêve pas. Mais non, c'est bien elle. Point de vue de Frédéric : un espoir, « seule » ? Pas tout à fait car, en femme vertueuse en en bonne bourgeoise, elle s'est garantie, à la fois contre la tentation et contre le « qu'en dira-t-on » en se faisant accompagner du symbole de sa vie de femme mariée et de mère de famille, son fils, et d'une domestique, comme de sa conscience. On pourrait dire qu'elle s'est faite chaperonner.
Si Frédéric est surpris, Madame Arnoux, elle, est visiblement embarrassée. Son embarras se traduit par les phrases un peu décousues et incomplètes qui suivent. Tout d'abord, elle tousse, et c'est dit de telle sorte qu'il paraît tout à fait normal qu'elle s'assoie d'abord, qu'elle tousse ensuite, qu'elle parle enfin, comme si c'était le déroulement normal d'un début de conversation. Des phrases elliptiques, un reproche, tout d'abord, aussi bien qu'une entrée en matière : « Il y a longtemmps... » Frédéric reste muest. La phrase suivante de Madame Arnoux est ambiguë, en ce qu'elle pourrait s'appliquer à ce qui précède, ou à ce qui suit. On pourrait tout d'abord penser qu'elle parle de l'absence de Frédéric comme d'une délicatesse envers elle-même. Mais comme il s'enquiert assez bêtement : « Quelle délicatesse ? », elle fait glisser sa pensée vers Arnoux, car elle était là sur un terrain dangereux, des sables mouvants, peut-être. Lui a un geste, pour signifier « c'était pour vous », mais va-t-elle savoir l'interpréter ? On ne sait pas, mais elle se débarrase à ce moment-là des témoins. Là, de nouveau, on sent une gêne, ils parlent pour meubler le silence, puis plus rien.
C'est ce moment que Flaubert choisit pour la description, passage presque obligé, des vêtements de Madame Arnoux. Alors, cette fois-ci, elle porte « une robe de soie brune ». Le brun est généralement considéré comme une couleur terrestre, une couleur d'humus, et, par analogie éthymologique, comme une couleur d'humilité (comme la robe de bure des moines). Y a-t-il un calcul de la part de Madame Arnoux, ou le choix de cette couleur est-il inconscient ; se met-elle en position de demanderesse vis-à-vis de Frédéric, eu égard à l'objet de sa démarche ? Mais ce brun est aussi de la couleur d'un vin d'Espagne, donc tirant plus sur le rouge que sur le noir, le vin qui, chez les Grecs comme dans la tradition biblique, est d'abord signe et symbole de joie. Un vin d'Espagne évoque une saveur riche et généreuse, veloutée. Le tissu de la robe, la soie, est une étoffe douce et chatoyante. Le paletot de velours noir, maintenant : le velour est un tissu doux aussi, qui absorbe la lumière. La couleur noire absorbe elle-aussi la lumière et ne la rend pas. Le noir évoque le mal, l'angoisse, la tristesse et même la Mort. Mais le noir correspond aussi au Yin féminin chinois, terrestre, instinctif et maternel. Ce paletot est bordé de fourrure, ce qui renforce encore l'idée de douceur. Les bandeaux : la cheveleure étant souvent considérée comme l'une des principales armes de la femme, le fait que celle-ci soit montrée ou cachée, nouée ou dénouée est fréquemment signe de la disponibilité, du don ou de la réserve d'une femme. Le fait que ces bandeaux soient bien lissés est peut-être évocateur de la vie lisse et sans péché de Madame Arnoux.
Puis on nous dit que Madame Arnoux est troublée et, se comportant de nouveau en bonne bourgeoise, elle s'assure que la porte est bien restée ouverte et qu'elle « ne craint rien » (ce sont ses propres mots, révélateurs du fond de sa pensée, car ils n'ont rien à voir avec la conversation en cours). Elle vérifie donc qu'elle est à l'abri de la tentation encore plus que d'hypothétiques tentatives de séduction de la part de Frédéric.

À partir de ce moment, le ton de la conversation change, changement précipité qui demande abruptement à Madame Arnoux quel est l'objet de sa visite (veut-il rompre la tension). Cette partie est brève. Certes, c'est l'objet officiel de la visite, mais est-ce que ça compte vraiment ? Quelques détails intéressants, cependant. D'abord, le fait qu'Arnoux ait emvoyé sa femme à sa place par lâcheté. « Et pourquoi ? », demande Frédéric, sans obtenir la réponse qui accablerait Arnoux, ce qui démontre la loyauté de sa femme. Puis elle pense à ses enfants, pleine de regrets d'avoir « compromis leur avenir ». Bonne épouse et bonne mère, en somme. Et naturellement, après s'être un peu méfié (« Vous connaissez Monsieur Dambreuse... Oui, un peu », on sent Frédéric sur ses gardes...), Frédéric est attendri et promet de faire la démarche demandée.
Ayant obtenu ce qu'elle était venue chercher, on pourrait penser la visite terminée. De fait, Madame Arnous se lève, comme pour partir, mais elle est vite retenue par Frédéric, et nous en arrivons à la troisième partie du passage.

C'est alors que commence la véritable visite de Madame Arnoux. Donc, une fois son devoir accompli, elle est libre de profiter d'un petit moment seule avec Frédéric. Elle n'a pas envie de partir, et lui la retient bien sûr, ne souhaitant pas la voir partir non plus (il est plus facile de partir que de laisser partir, la personne qui s'en va éprouve généralement moins de regrets que la personne qui reste seule, car il n'y a pas de sentiment d'abandon et d'impuissance). Pour se donner une contenance, sans doute, Madame Arnoux examine tous les objets de la pièce, dans le silence. Ce sont les objets familiers de Frédéric, est-elle en train de l'apprendre par cœur ? Ici, on sent Frédéric observateur de la scène. Ce sont aussi ses sentiments qui sont exprimés, l'« événement extraordinaire », la « bonne fortune », c'est pour lui. Mais Madame Arnoux éprouve le besoin de changer de cadre (atmosphère lourde) et demande à voir le jardin (se retrouver à l'air libre, mieux respirer ?). Nous nous retrouvons dans un cadre printanier, avec le symbole de la rose offerte par Frédéric. On ignore la couleur de cette fleur, mais la rose est la fleur symbolique la plus employée en Occident. C'est un symbole de renaissance, de régénération, du don de l'amour. Mais on a également une impression de grande tension dans tout ce passage. Il semble que lorsque les héros sont livrés à eux-mpemes, sans sujet de conversation imposé par les circonstances, ils ressentent une grande gène, deviennent gauches et ne savent comment se comporter, ils ont des réflexions un peu idiotes. Dans le jardin, voyant un signe d'encouragement dans la phrase de Madame Arnoux, « il ne faut jamais désespérer », Frédéric pousse un peu son avantage. Madame Arnoux rougit, ce qui montre sa grande tension et sa sensibilité à fleur de peau. Elle fai tourner la tige de la rose entre ses doigts, « comme le fil d'un fuseau ». Le choix du mot « fuseau » ne peut être le fruit d'un hasard, puisque les femmes ne filaient plus dans le monde que nous décrit Flaubert. Le fuseau est un symbole du destin. Dans toutes les civilisations, d'innombrables déesses sont représentées comme des fileuses et président aux naissances, au déroulement des jours et à l'enchaînement des actes. On en trouve dans tout le Proche-Orient ancien des exemples qui remontent jusqu'à 2000 ans avant notre ère. Flaubert veut peut-être nous faire comprendre par là que le destin de Frédéric dépend de Madame Arnoux, qu'elle file leur destinée à tous les deux. Flaubert enlève-t-il par là toute responsabilité à Frédéric ? Ce serait assez dans la ligne de ce qui précède dans le roman, où le jeune homme ne sait pas prendre son destin en main. Il attend un signe, une décision, ce serait tellement plus facile ! Un peu plus loin, Madame Arnoux incline la tête sur son épaule ; dans le langage corporel (ce qu'on nomme communication non verbale), c'est un signe de communication, d'empathie, d'ouverture à l'autre, à la différence, par exemple des bras croisés. C'est un geste qui suggère une grande douceur (les Vierges et les saintes sont souvent représentées avec la tête inclinée sur l'épaule ; c'est une attitude qui apprivoise toujours les bébés, et souvent les animaux).

Dans la dernière partie de ce passage, il s'agit des sentiments de Frédéric à la suite de cette visite. On ressent dans ce passage une présence physique de Madame Arnoux, bien qu'elle soit partie. Comme si elle avait laissé quelque chose d'elle-même dans cette pièce, dans le cabinet de Frédéric, son âme peut-être ; c'est comme si elle avait imprégné les objets de sa présence. D'ailleurs peut-être elle-même est-elle encore en pensées auprès de Frédéric. Cette présence est ressentie comme une caresse par Frédéric. Tension, douceur, les deux mots-clefs de ce passage, où alternent réalisme et romamtisme.


 
 

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