Résumé : Les trois premiers chapitres de Madame Bovary sont consacrés à tracer le portrait, non pas d'Emma, mais de Charles Bovary.
Charles y est décrit comme un enfant, un adolescent puis un jeune homme entièrement soumis à la volonté de deux femmes, sa mère et sa première femme.


L'éveil à la vie de Charles Bovary

Les trois premiers chapitres de Madame Bovary sont consacrés à tracer le portrait, non pas d'Emma, mais de Charles Bovary. Charles y est décrit comme un enfant, un adolescent puis un jeune homme entièrement soumis à la volonté de deux femmes, sa mère et sa première femme. Il faudra un coup de pouce bien opportun du destin pour que Charles sorte de cette léthargie, comme nous le verrons dans les lignes qui suivent.

Le portrait que Flaubert trace de Charles adolescent n'est pas, de prime abord, flatteur. Charles nous est présenté, par le truchement de ses vêtements et, en particulier, de son inénarrable casquette, comme un garçon gauche, emprunté, probablement timide et cependant, plein de bonne volonté, consciencieux dans son travail. Puis Flaubert nous présente la famille même de Charles. Son père, « continuellement engourdi dans une somnolence boudeuse » (8), mais surtout sa mère, femme déçue et aigrie, mais active, avisée et habile à tenir son ménage. Charles, dans ces premiers chapitres, ne décide en rien de sa vie. Son Eros est passif comme celui d'un enfant. Il se satisfait de ce que sa mère décide pour lui. Sa mère est déterminée à ce que son fils réussisse dans la vie. Certes, elle prend soin de lui, elle s'arrange pour l'envoyer au collège, puis, du collège à la Faculté de Médecine où, mal préparé à ce genre d'études, il obtient tant bien que mal son diplôme de médecin. Docile, Charles ne s'élève jamais contre la domination maternelle. Dans sa vie, tout comme dans ses études, il ne comprend rien à rien ; il est comme étourdi, sonné, mais il accomplit sa petite tâche quotidienne.

Un seul passage nous permet de penser qu'il peut rêver d'une autre vie : lorsqu'il ouvre sa fenêtre, les soirs d'été, au-dessus de la rivière qui évoque vaguement Venise, présence féminine qui l'emporte loin de sa petite chambre et de sa petite vie aménagées par sa mère. C'est à ce moment-là aussi que son caractère nonchalant, peut-être hérité de son père, lui fait relâcher son effort. Sa mère n'est pas là pour lui servir de tuteur ! Cependant, il semble presque vivre pendant cette période : « Alors, beaucoup de choses comprimées en lui se dilatèrent » (12). Il a en lui le potentiel de vivre.

Bien entendu, sa mère le remet dans le droit chemin, elle décide que son fils doit prendre femme, et la choisit selon son cœur, à elle, comme un prolongement d'elle-même, en quelque sorte la personnification de l'archétype de la mère-épouse. Héloise, la « jeune mariée », prend le relais de Madame Bovary mère, accomplissant pour Charles les mêmes tâches, mais en y rajoutant un côté négatif et égocentrique que sa mère ne présentait pas. Charles est de nouveau emprisonné dans le carcan d'une présence féminine envahissante et exigeante. D'une mère castratrice mais nourricière, il passe à une femme castratrice qui le vampirise, exigeant attentions et amour.

C'est alors qu'il fait la connaissance d'Emma et, de nouveau, il se prend à rêver. La première chose que l'on voit d'Emma, c'est sa robe de mérinos bleu garnie de trois volants. De nouveau, on retrouve le symbolisme du vêtement représentatif de la personnalité de clui ou de celle qui l'habite. Le bleu du vêtement, couleur du ciel, de la mer, de l'eau et, en cela même, couleur féminine, couleur aussi du vêtement de Marie dans ses représentations traditionnelles, suggère la douceur, la tendresse, sa sagesse et la réserve. Les trois volants dont elle est garnie la féminisent encore, c'est l'arme de la séduction et de l'illusion maniée par l'anima. Charles ne se fait pas prier pour retourner chez les Rouault. Il ne songe même pas à se demander la raison de ses visites répétées. Nous savons qu'il est amoureux, il ne le sait pas. Il fait dans un rêve : il aime le lieu, il aime le père, il aime les petits sabots de bois de Mademoiselle Emma. On est loin des souliers larges d'Héloise, de sa robe trop courte, de son petit châle noir et pointu dépourvu de grâce. Et Mademoiselle Emma ne demande rien, du moins pas encore. Elle donne, au contraire, lui offrant un repas comme il se fait souvent à la campagne, mais, plus important, lui offrant des parenthèses charmantes dans sa vie terne, une bouffée de grand air. Charles ne se sait donc pas amoureux. Mais Héloïse, elle, le sait instinctivement (« Elle la détesta, d'instinct » [21]). Et, assez ironiquement, c'est par elle que Charles en a la révélation. Il ne s'élève pas contre l'interdit de revoir Emma. Il n'ose pas revenir sur la promesse exigée à grands renforts de larmes et de serments. Mais maintenant il sait qu'il aime Emma et il s'accorde la liberté intérieure de l'aimer, à défaut de la liberté extérieure de la rencontrer en personne.

C'est là que le déroulement de l'intrigue tracée par Flaubert sert singulièrement son héro. Dei ex machina, les parents de Charles portent un coup fatal à Héloïse. Elle en meurt subitement, ne laissant d'elle à Charles que sa robe sans charme pendue au pied de l'alcôve (le vêtement, là encore), et le sentiment qu'elle l'avait aimé. Il reste plus ou moins prostré pendant cinq mois, s'habituant cependant à cette liberté toute nouvelle qu'il n'a jamais connue. Comme un infirme, il se rééduque peu à peu. De lui-même, il n'ira pas aux Bertaux, conditionné qu'il est pour ne pas prendre d'initiatives. Mais lorsque le père Rouault vient le chercher, il est prêt, et c'est le déclic. Le printemps, les fleurettes, un bon repas, le vent chaud qui passe, et la présence d'Emma la séductrice, l'anima, qui le tire vers la vie. Charles prend la première décision de sa vie : il épousera Emma. Pour la première fois, il est maître de son destin.

Le lecteur sera heureux avec Charles jusqu'à la fin du Chapitre V. Là, en quelques lignes, nous avons la révélation qu'Emma n'est pas amoureuse de lui. Cette illusion de bonheur a donc été créée par Charles à partir de son propre désir de bonheur. Il a projeté sur Emma l'image éternelle, l'archétype de la femme qu'il avait en lui, sans même se demander si son amour était payé de retour. C'est là une illusion destructrice. D'ailleurs, si Flaubert n'en avait pas décidé ainsi, le roman se serait arrêté là !


Flaubert, Gustave. Madame Bovary, Intr. & Notes by Christian Gauss. New York: Scribner, 1958.


 
 

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