marlier.proLa présence de Dieu dans Athalie de Jean Racine
Dieu est-il un acteur à part entière dans Athalie ? C’est la question que l’on peut se poser à la lecture de la pièce. Pour tenter d’y répondre, voyons d’abord quels sont les personnages « annoncés » de la pièce ; il y a Joad, le grand prêtre, et les personnages annexes qui gravitent autour de lui, Josabet, Abner, ses enfants, le chœur ; Joas, enfant savant mais sans grande personnalité (2, 7: 201-702) et dont on peut dire qu’il est attendu comme le Messie par les fidèles de Dieu (3, 8: 1173-1178) ; Athalie, reine.
Dieu, dans tout cela, peut-il être considéré comme un acteur de la pièce ? Dieu n’est pas un « personnage » au sens classique du mot, car il n’a pas de présence physique sur scène. Mais il est omniprésent : son nom est prononcé 163 fois dans la pièce, soit une fois tous les 11 vers environ (pour mémoire, le nom de Baal – dieu du soleil de Phéniciens – est prononcé 11 fois, soit une fois tous les 163 vers environ). Barthes, comme Erica Harth, oppose les doubles Javeh et Baal, mais je pense que Baal n'est pas le double de Javeh, seulement un prétexte, une justification, un figurant. La présence de Dieu et de Baal dans la pièce semble être inversement proportionnelle au nombre de leurs adorateurs.
D’adorateurs zélés à peine un
petit nombre
Cette « divine présence » de Dieu suffit-elle à en faire un personnage à part entière de la pièce ? Pour être un acteur de la pièce, Il doit s’exprimer et agir, Il ne peut se contenter d’être « spectateur ». La question à se poser devient donc : Dieu est-il spectateur ou acteur ? Tout d'abord, Dieu s'exprime-t-il ? Oui, directement et indirectement. Directement, d'abord, par toutes les manifestations évoquées dans la pièce : les oracles, autrefois rendus par l’Arche sainte, qui est maintenant muette, les promesses faites autrefois, auxquelles Abner semble renoncer et qu’Athalie dénie (2, 8: 733), le songe, ou plutôt les songes d’Athalie (2, 5: 485 et suivants) ; c’est en effet un songe triple, comme si Dieu voulait s’assurer qu’il est bien « capté » par Athalie : songe qu’Athalie reconnaît comme un « avis des cieux » (2, 7:610).
Dieu s’exprime aussi indirectement, par l’intermédiaire des personnages physiques de la pièce. Qui sont ces porte-parole divins ? Joad est le porte-parole « officiel » de Dieu, il le déclare lui-même dans la première scène de la pièce :
Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche : (1, 1: 84)
La prophétie de Dieu s’exprime par la bouche de Joad (3, 7: 1129 et suivants). Mais si Dieu parle, ce qu’il dit n’est pas toujours compréhensible de son peuple, seul Joad sait l’interpréter :
Le Seigneur a daigné parler
Et aussi :
Cessons de nous
troubler : notre Dieu, quelque jour,
En fait, comme le souligne Mauron, Joad connaît la sentence de Dieu, mais n’a que peu à peu la révélation des moyens : « Il attend les coïncidences miraculeuses ». Il semble que Dieu « distille » petit à petit l’histoire qu’il connaît déjà.
Dieu agit-il ? Il a agi, dans le passé : il a sauvé les Juifs, il s’est servi de l’Arche (encore un instrument) comme d’une arme :
L’Arche qui fit tomber tant de superbes tours, (5, 1: 1545)
Dieu a détruit Jérusalem (3,7:109), il a agi par la main de ses prêtres (1,2: 280).
Mais il agit aussi dans le présent : en effet, Joad considère que jamais temps ne fut plus fertile en miracles (1,1: 104), Dieu a mis à exécution toutes ses menaces en détruisant tous ses ennemis. Mais il agit quand il le veut :
Il sait, quand il lui plaît, faire éclater sa gloire (1,1:127)
C’est Dieu qui a sauvé Joas (4,3: 1317), Josabet n’a été que son instrument. C’est Dieu qui a abrité Joas dans son Temple (4 3: 1354), ce n'est pas Joad. Joad met Joas à la disposition de Dieu en tant qu'instrument utile (1, 2: 288). L'ange exterminateur est son instrument (2, 3: 409 et 5,5 : 1698). La moindre action, le moindre événement trivial, est l’œuvre de Dieu :
Dieu nous envoie Abner. (5, 1: 1561).
Enfin, Dieu agit dans le futur, en déterminant l’avenir des hommes. Le songe d’Athalie et la prophétie de Joad prouvent tous deux que l’avenir est prédéterminé. Le simple fait d’énoncer ce que sera le futur ne suffit-il pas à le faire arriver ? La formulation d’un avenir possible suffit-elle à en faire une réalité ?
Y a-t-il interaction entre Dieu et les personnages de la pièce ? Peut-on agir sur Dieu ? Athalie, elle, a déjà contrecarré l'action de Dieu :
L’audace d’une femme, arrêtant
ce concours,
Dieu est d’ailleurs présenté comme l’ennemi personnel d’Athalie :
Et que de Jézabel la fille
sanguinaire
Athalie défie l’autorité de Dieu, c’est une rebelle :
Et ton Dieu contre moi ne le saurait défendre (5, 2: 1580)
Athalie est le seul personnage qui puisse quelque chose. Barthes parle de vrai pouvoir sur les choses. Elle est même en mesure de profaner le Temple. C’est Dieu qu’Athalie va attaquer, ce n’est pas Joad, ou bien c’est Joad en tant que représentant de Dieu, comme le voit bien Barthes, lorsqu’il évoque le corps à corps d’Athalie et de Joad, représentant de Dieu.
Et ton Dieu contre moi ne le saurait défendre (5, 2: 1580)
Seule Athalie semble avoir un pouvoir sur Dieu, mais Athalie est-elle l’ennemie personnelle de Dieu comme le prétend Barthes ? Il semble, en effet qu’Athalie soit pour Dieu la « femme à abattre ». Il la trouble d’abord (4, 3: 1343), il la détruit enfin :
Dieu de toutes parts a sur t’envelopper.
Dieu a-t-il besoin d’Athalie pour accomplir son Dessein ? Selon Barthes (126), les deux peuples, frères ennemis, ont un Père unique, qui est autant Dieu que le roi unitaire, David ou Salomon. Barthes conçoit la rupture entre eux comme une rupture catastrophique du temps de Dieu et cite les vers (1,1)
Que les temps sont
changés !...
Barthes dit qu’à l’ouverture d’Athalie s’oppose le refus de Dieu. Peut-on dire que Dieu se sert aussi d’Athalie ? Effectivement, la mort d’Athalie restaure (temporairement) l’ère du Seigneur.
On ressent dans cette pièce une présence physique de Dieu, il y a d’ailleurs un certain anthropomorphisme divin ; Dieu est vivant (bien que ce soit une expression courante dans la Bible et non une invention de Racine) :
Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté ? (2, 2: 406)
La voix du Dieu vivant… (4, 6 : 1497)
Dieu possède des caractéristiques psychologiques, il éprouve des sentiments et adopte des comportements humains :
Dieu qui combat pour nous…
Dieu qui hait les tyrans (1,2: 229)
Jura d’exterminer
Et des caractéristiques physiques :
Le bras vengeur
La voix du Tout-Puissant (5, 6:1748)
Quand on fomente des troubles, c’est toujours « contre Dieu », jamais contre ses représentants sur terre (4, 5:1421). On combat, non pas pour soi ni pour défendre des idées personnelles, mais on combat « pour Dieu » (4, 6: 1467).
Ce qui précède m’amène à dire que les personnages humains d’Athalie n’agissent pas d’eux-mêmes, mais poussés par l’intervention divine. C’est Dieu qui fait tout, il est le seul acteur de leur pièce :
Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit. (5, 6: 1774)
et
Qu’il règne donc ce fils, ton soin et ton ouvrage ; (5, 6: 1780)
C’est Dieu qui manipule, qui tire les ficelles, c’est Dieu le grand marionnettiste. Dieu a un plan, les hommes en sont les instruments. Pourrait-on dire que Dieu est dramaturge, et que les hommes sont les acteurs de sa pièce, qui récitent le texte qu’Il leur souffle ?
Des grand desseins de Dieu sur son peuple et sur vous. (4, 2 : 1268)
Ce Dieu est-il un Dieu janséniste ? C’est Erica Harth qui pose la question « Qui est Dieu ? », qui laisse-t-il triompher ? Or, si l’on observe bien, c’est un Dieu qui ne souffre aucune opposition. Peu importe que ceux qui lui sont fidèles soient creux, ennuyeux, fanatiques, cruels ou même de futurs criminels (au moins un, Joas), Il les soutient, parce qu’ils l’adorent. Athalie est détruite, non pas parce qu’elle est mauvais, mais parce qu’Il sent son autorité défiée par elle. Il n’y a pas opposition du Bien et du Mal dans le sens que nous connaissons, mais opposition de deux camps, les pro-Dieu et les anti-Dieu.
Peut-on dire que ce Dieu a l’approbation de Racine ? Racine fait-il l’apologie de ce Dieu qu’il décrit ? Il semble que le personnage de Joad, le surmoi, selon Mauron, soit le plus chargé de cruauté et de sadisme. Or Joad est le porte-parole de Dieu. D’autre part, on pourrait lancer une piste pour d’autres recherches en se posant la question Athalie est-elle totalement mauvaise, est-elle le monstre qu’on veut nous présenter ? Et suivant la réponse, on pourrait tracer une équation, Athalie est l’ennemie de Dieu, et si Athalie n’est pas absolument mauvaise, peut-on alors dire que Dieu est absolument bon ? Et Racine ayant placé Dieu dans un des deux camps, dès le début de la pièce, on peut préjuger de la fin de la pièce et de la destruction d’Athalie. On sait d’avance qui « va gagner ». Racine, lui aussi, joue les marionnettistes.
Bibliographie
Barthes, Roland. Sur Racine. Paris : Seuil,
1963.
Harth,
Erica. « The Tragic Moment in Athalie. »
Modern Language Quarterly (172): 382-95
Mauron, Charles. L’inconscient dans l’œuvre et la vie de Racine. Paris : Corti, 1969.
Racine, Jean. Athalie. Classiques Larousse. Paris : Larousse, 1996.