Résumé : Transposition dans le monde des sentiments amoureux de la dévotion religieuse et du dévouement vassalique, l'amour courtois ne peut s'intéresser qu'à ce qu'il y a de plus noble et de plus beau dans la femme.



L'image de la femme parfaite dans la poésie courtoise, illustrée par l'exemple de A chantar... de Comtessa de Dia.

Si l'amour courtois célèbre le culte de la femme, ce n'est pas celui de n'importe quelle femme. Transposition dans le monde des sentiments amoureux de la dévotion religieuse et du dévouement vassalique, l'amour courtois ne peut s'intéresser qu'à ce qu'il y a de plus noble et de plus beau dans la femme. Voire aux femmes les plus nobles et les plus belles. On retrouve cette aspiration dans toute la littérature courtoise du Moyen Âge et, plus précisément, dans la poésie des troubadours provençaux. Les trobaïritz ont-elles, en tant que femmes, un point de vue différent de celui des hommes ?

Quelles sont les caractéristiques qui font d'une femme un être digne de l'amour et de la vénération des hommes du Moyen Âge ? Ces caractéristiques sont toujours les mêmes, comme le souligne Bruckner : les trobairitz sont nobles, belles, charmantes, cultivées. Comtessa de Dia énumère avec précision ces qualités dans son cansó A chantar... : tout d'abord, dans la première strophe du poème, nous trouvons les mots merci, courtoisie, beauté, valeur (pretz) ou réputation, esprit. Puis, de nouveau, à la cinquième strophe, valeur, haute naissance, beauté, sincérité de cœur.

Merci, c'est la gentillesse et la compassion de la femme douce. D'après Lubac, la Vierge-Mère, Notre-Dame est la plus parfaite incarnation d el'éternel féminin. « Le Féminin authentique et pur est, par excellence, une Énergie lumineuse et chaste, porteuse de courage, d'idéal, de bonté – la bienheureuse Vierge Marie » (12). Cette « merci » représente l'héritage du catholicisme ; on pense ici aux représentations de la Vierge, mains ouvertes en signe d'accueil, tête penchée dans un désir de communication empathique, un sourire bienveillant aux lèvres.

 Courtoisie : nous sommes en présence d'une femme bien élevée, instruite, dotée de qualités mondaines. Cette qualité est le corollaire de la « haute naissance » mentionnée plus loin. La noblesse de la dame « élève » son amant. Elle flatte en lui l'ambition de celui qui cherche à s'élever dans la hiérarchie sociale. Il y a ici un « marché » et peut-être, comme le suggère Meg Bogin, « the troubadours were really ''courting'' women to reach their men »(56). En fait il est très mal vu pour une femme de choisir un amant au-dessus de sa condition : « ...a lady should never take a lover of a higher estate then her own » (Shapiro 566). Ceci voudrait-il dire que la femme n'a aucun pouvoir sur un homme de son rang ou d'un rang supérieur ? On n'en est pas vraiment surpris, si l'on considère la telle dans laquelle étaient placées les femmes à cette époque (et pendant les siècles suivants). L'homme, lui s'élève en aimant une femme d'un rang supérieur au sien. La femme est à son tour flattée de combattre un homme qui est « le plus vaillant de tous » (A chantar... deuxième strophe). Cette qualité est à rapprocher de Mérite : la femme peut acquérir du mérite par elle-même, peut-être grâce à sa poésie. Mérite serait alors associé à Esprit : voici que l'intelligence compte aussi. On voit ici peut-être un début de valorisation de la réussite personnelle de la femme. « This last adjective [educated] seems especially important, since these women know how to compose songs (trobar) » (Bruckner 207). Et, comme l'écrivait Dante (De vulgari eloquentia, II, 3), cette faculté « vaut à celui qui la pratique avec succès les plus grands honneurs, et comprend à elle seule l'art tout entier ». Ce que cet art apporte aux hommes, les femmes le revendiquent aussi.

Beauté est mentionnée deux fois, ce qui souligne l'importance de cette qualité : selon Denis de Rougement, les Cathares pensaient que, pour mieux séduire les âmes, Lucifer leur avait montré « une femme d'une beauté éclatante, qui les a enflammés de désir ». Puis il avait quitté le Ciel avec elle, pour descendre dans la matière et dans la manifestation sensible (Blanchard 90). Cette femme pourrait être Lilith, épouse déchue d'Adam devenue démon. Ce pourrait être l'Ève tentatrice du jardin d'Eden. La beauté attire car elle est immédiatement perceptible. Elle attire aussi par ce qu'elle peut cacher de dangereux (cf. la « femme fatale »). D'ailleurs, comme le dit elle-même Comtessa de Dia, il ne saurait être question d'aimer un laideron : ce ne serait point flatteur pour l'amant.

Sincérité de cœur, voici qui est nouveau, car, plus qu'un jeu, comme on pourrait le penser de l'amour courtois, on a l'impression ici d'un sentiment authentique. D'ailleurs Comtessa de Dia fait elle-même remarquer qu'elle aime sincèrement son ami (deuxième strophe).

Bien évidemment, dans son plaidoyer, Comtessa de Dia met en évidence les qualités féminines qui sont susceptibles de fléchir la rigueur de son ami. La femme désireuse de complaire à l'homme (terme générique) qui a tout pouvoir sur elle, s'attribue les qualités même qu'il souhaite trouver en elle. La femme, objet des fantasmes masculins, doit donc être gentille, belle (surtout) cultivée, sincère. Une fois encore, la femme, d'une part imite l'homme dans ce qui lui est accessible, l'art poétique, et d'autre part, dans l'exercice de cet art, se conforme au système de référence masculin.

Œuvres citées

 Blanchard, Jean-Marc et Gavronsky, Serge. Le Moyen Âge. New York : Macmillan, 1972.
 Bogin, Meg. The Women Troubadours. New York : W.W. Norton, 1976.
 Bruckner, Mathilda. 'The Trobairitz.' A Handbook of the Troubadours. Ed. F. Akehust and Judith Devis. Berkeley : U of California Press, 1995. 201-33.
 Comtessa de Dia. 'A chantar...'. The Women Troubadours. Meg Bogin. New York : W.W. Norton, 1976. 84-5.
 Lubac, Henri de. L'éternel féminin. Paris : Aubier, 1968.
 Shapiro, Marianne. 'The Provençal Trobairitz and the Limits of Courtly Love.' Signs 3 (1978) :560-71.


 
 

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